Bénita Anguinet, la première magicienne de l'histoire

Feuilletez l'iconographie de l'illusionnisme depuis la Renaissance jusqu'au XIXe siècle : des milliers de gravures, de dessins, de peintures montrent l'escamoteur derrière sa table, jonglant avec ses gobelets. Sur toutes ces images, pas une seule femme. Même quand on croit en trouver une, comme dans une célèbre gravure anglaise de 1727, il s'agit en réalité d'une allégorie du Vice donnant une leçon d'escamotage à un bateleur. L'histoire de l'art regorge de sorcières et de diseuses de bonne aventure, mais d'authentiques "escamoteuses", aucune trace.

C'est dans ce vide que surgit, au milieu du XIXe siècle, une figure que l'histoire de la magie a longtemps laissée dans l'ombre : Mlle Bénita Anguinet (1819-1887), première prestidigitatrice de renommée internationale. Sa biographie, rédigée par les historiens Pierre Taillefer et Thibault Ternon à partir d'un corpus de plus de 1 600 articles de presse d'époque, permet aujourd'hui de retracer un parcours hors norme.

De l'assistante à l'artiste indépendante

Née à Bordeaux en 1819, Bénita Anguinet grandit dans le métier : dès l'âge de sept ans, elle partage la scène avec son père Antoine, lui-même prestidigitateur. Cette enfance passée dans les coulisses n'a rien d'anecdotique — elle est le passage obligé de toute "enfant de la balle" du XIXe siècle, formée au métier avant même de savoir si elle l'exercerait un jour pour son propre compte.

Le tournant survient en 1840. À vingt ans, elle renverse les rôles : de l'assistante, elle devient la tête d'affiche. Le choix n'est pas neutre dans une société où le droit, la médecine et la religion cantonnent encore massivement les femmes au rôle d'épouse et de mère, et où le monde du spectacle reste, en dehors de quelques comédiennes et chanteuses, un territoire presque exclusivement masculin. S'imposer comme prestidigitatrice professionnelle relève, pour une femme de cette époque, d'un choix radical.

Elle puise d'abord son inspiration du côté de Philippe Talon, avant de s'approprier le style plus raffiné de Jean-Eugène Robert-Houdin, dont elle reprend certains tours mécaniques achetés chez le même fabricant d'appareils, André Voisin. La démarche est révélatrice : Anguinet ne cherche pas une place à part dans une discipline réservée aux femmes, mais une place légitime dans le répertoire classique de la prestidigitation telle que la codifie alors le "père de la magie moderne".

Le théâtre du Pré-Catelan : la consécration parisienne

Après plusieurs années de tournées et de premiers succès, Bénita Anguinet s'installe en 1856 au Pré-Catelan, ce parc d'attractions créé sous le Second Empire dans le bois de Boulogne — un lieu aujourd'hui surtout connu pour son restaurant étoilé, mais qui fut alors un haut lieu du divertissement parisien, au croisement de l'histoire des spectacles et de l'art des jardins. Elle y dispose de son propre théâtre de magie, où le Tout-Paris l'applaudit durant trois années.

Le parallèle avec Robert-Houdin est frappant : quelques années plus tôt, c'est ce même Tout-Paris qui se pressait au théâtre des Soirées fantastiques, rue de Valois. Bénita Anguinet occupe, l'espace d'une décennie, une position comparable dans le paysage des spectacles de curiosités parisiens — aux côtés de figures mieux documentées comme Louis Comte ou Henri Robin, mais sans bénéficier, elle, de la postérité qu'assurera à Robert-Houdin la reprise de son théâtre par un certain Georges Méliès.

La traversée des Pyrénées : reine des prestidigitatrices

Lorsque le théâtre du Pré-Catelan ferme, Bénita Anguinet ne s'arrête pas : elle franchit les Pyrénées en 1863 et sa carrière bascule durablement vers la péninsule ibérique. Ses origines espagnoles jouent en sa faveur — elle y est accueillie avec un enthousiasme qui dépasse largement celui rencontré en France. La presse locale la surnomme la "célèbre prestidigitadora", et elle y devient, selon les mots de ses biographes, la "Reine des prestidigitatrices".

Durant cinquante années de carrière au total, elle enchaîne les représentations de ville en ville, en France comme en Europe, dans les plus grandes salles comme dans des théâtres de province encore largement ignorés des historiens du spectacle — un pan entier de l'histoire de la magie que la biographie de Taillefer et Ternon contribue à sortir de l'oubli.

Une entreprise familiale : les coulisses du "phénomène Anguinet"

Le succès de Bénita Anguinet ne doit rien au hasard ni à l'improvisation solitaire. Son père Antoine continue de l'épauler en coulisses bien après ses débuts, et son frère Octavio devient son assistant sur scène : une véritable dynastie familiale se structure autour d'elle, sur le modèle des troupes itinérantes de l'époque. Les nombreuses gravures et articles de presse qui documentent sa carrière — plus de 1 600 selon le dépouillement réalisé pour sa biographie — attestent d'une notoriété construite sur la durée, et non d'un simple feu de paille médiatique.

Cette rigueur d'entreprise, alliée à une présentation élégante — Bénita Anguinet abandonne les oripeaux "nécromantiques" traditionnels de l'escamoteur pour des robes de soirée toujours plus raffinées — en fait une professionnelle au sens plein du terme, loin des clichés de la magicienne exotique ou ésotérique.

Pourquoi l'histoire l'a effacée

Si Bénita Anguinet a connu un tel succès de son vivant, pourquoi son nom reste-t-il aujourd'hui pratiquement inconnu, y compris des magiciens ? La réponse tient largement à l'historiographie de la discipline elle-même : l'histoire de la magie s'est longtemps écrite autour de quelques figures parisiennes bien documentées — Robert-Houdin en tête — au détriment des scènes de province et des artistes de curiosités qui ne se sont pas transmis une postérité institutionnelle comparable, faute de successeur prestigieux ou de théâtre resté ouvert.

La comparaison avec George Sand, contemporaine de Bénita Anguinet et elle-même familière des spectacles de curiosités, est éclairante : les deux femmes empruntent des chemins radicalement différents — l'une en robe de soie, l'autre en tenue masculine — mais partagent une liberté de choix rare pour l'époque. L'écrivaine bénéficiera d'une reconnaissance littéraire durable ; la prestidigitatrice, elle, devra attendre l'exhumation méthodique de plus de 1 600 documents d'archives, un siècle et demi plus tard, pour retrouver sa place.

Une figure aujourd'hui réhabilitée

C'est précisément le travail accompli par Pierre Taillefer, conservateur du patrimoine, et Thibault Ternon, fondateur du Cabinet d'Illusions, dans leur biographie Mlle Bénita Anguinet, la première magicienne — un ouvrage qui fait écho à notre panorama Les magiciennes. L'ouvrage, riche de plus de 200 pages, restitue pour la première fois la chronologie détaillée de sa carrière, son arbre généalogique, ainsi que des documents d'archives, gravures, lettres et même une partition musicale composée en son honneur en 1857 — autant de pièces qui documentent, mieux qu'aucune autre biographie de magicien à ce jour, l'existence d'une professionnelle de l'illusion dans un monde presque exclusivement masculin.

Pour les magiciens et magiciennes d'aujourd'hui qui s'intéressent à l'histoire de leur art, le cas Anguinet invite à une relecture : combien d'autres "phénomènes" comparables dorment encore dans les collections de presse régionale, faute d'avoir trouvé leur chercheur ?

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