James Hodges : illustrateur, ventriloque et pédagogue de la présentation
Un touche-à-tout de l'après-guerre
Il existe, dans l'histoire de la magie française, des figures dont l'influence se mesure moins à leurs propres numéros qu'à ce qu'elles ont transmis aux autres. James Hodges appartient à cette catégorie. Artiste, illustrateur, mime, ventriloque, montreur de marionnettes, chorégraphe et metteur en scène, il a traversé la seconde moitié du XXe siècle français en laissant sa marque dans des domaines aussi variés que la presse satirique, le cabaret parisien et, plus tard, la formation des jeunes magiciens de la FFAP.
Son père meurt dans les camps pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est l'écrivain et parolier Géo Sandry, que James Hodges considérera toute sa vie comme son second père, qui le guide et le pousse vers la profession qui fera sa réputation initiale : le dessin de presse.
Jim Fu, POL et les autres : une carrière d'illustrateur sous pseudonymes
Au début des années 1950, sur les conseils de Géo Sandry, James Hodges frappe à la porte des éditions Ventillard, groupe de presse fondé en 1930 et déjà propriétaire de titres comme Système D et Les Pieds Nickelés. Lors de son entretien, ses premiers dessins — des animaux qui parlent entre eux — ne convainquent pas. Ce sont ses dessins suivants, des pin-up, qui emportent la décision du directeur : « Messieurs, nous avons trouvé l'illustrateur qu'il nous faut. »
James Hodges travaillera pour Ventillard pendant plus de trente ans, comme dessinateur et metteur en page, sur des titres aussi divers que La Presse Magazine, La Vie Parisienne, Le Hérisson, Marius, Paris Flirt, Paris Flash ou Dolce Vita. Il signe ses planches sous plusieurs identités — Jim Fu, Jim, ou encore POL, pseudonyme qu'il utilisera occasionnellement pour rendre service à un ami démarcheur, en lui reversant un pourcentage du montant perçu pour ces dessins. De 1953 à 1966, il illustre également, sous contrat régulier, 73 numéros de la revue Ridendo, un journal d'humour mensuel destiné au corps médical. Sa deuxième collaboration marquante avec Géo Sandry donne naissance, en décembre 1954, à l'ouvrage L'envers du cinéma, dont la page de titre annonce des illustrations signées « James Hodges et Jim Fo » — sans que les lecteurs sachent alors que les deux signatures désignaient le même homme facétieux. Vingt ans plus tard, en 1976, on retrouve encore son trait dans les pages de Marius, illustrant un roman de Richard Balducci.
Un magicien caché derrière l'illustrateur
Ce que le grand public parisien découvre en 1959, dans un article de trois pages consacré à lui dans La Vie Parisienne, c'est que le dessinateur cache un artiste de scène complet. On y présente « Jim Hodges » comme « mime, ventriloque, prestidigitateur et (un peu) dompteur », et « l'un des plus habiles montreurs de marionnettes du moment ». Avec sa marionnette Gilles, il se produit ce mois de novembre 1959 au cabaret parisien La Tomate, mais aussi à la télévision et à La Potinière. Le numéro met en scène Gilles déshabillant, avec une tendresse mélancolique et un aplomb comique, une jeune strip-teaseuse — transformant un numéro classique des nuits parisiennes en quelque chose de plus singulier. C'est dans cette troupe de marionnettistes que l'on retrouve, à ses côtés, celle qui deviendra sa femme et partenaire de scène : Liliane, dite Liane Hodges.
Ce qui frappe dans la description que ses contemporains font de lui, c'est une constante : dès qu'il s'empare d'un sujet, James Hodges l'observe, le décortique, puis le transforme. Le journaliste qui le portraiture en 1959 note qu'un simple numéro de strip-tease devient, sous sa patte, un moment habité par un personnage tendre et curieux — un principe de transformation que l'on retrouvera, des décennies plus tard, dans sa pratique de coach auprès des jeunes générations de magiciens.
Le pédagogue de la présentation
C'est peut-être dans ce rôle tardif que l'héritage de James Hodges se révèle le plus durable pour la profession. Invité à Blois, au Centre International de la Prestidigitation et de l'Illusion, pour faire travailler cinq magiciens sélectionnés par l'AFAP dans le cadre d'un programme « Tu es un magicien, deviens un artiste », il refuse explicitement de parler de technique — cela, dit-il, doit se travailler en amont, dans les cercles régionaux. Il se concentre uniquement sur la mise en scène : la façon de se présenter, de se placer, de se déplacer, de regarder. Un témoin de ce stage décrit un homme qui écoute d'abord l'artiste, l'observe hocher la tête ou froncer les sourcils, avant de reprendre le numéro depuis le début pour le décortiquer entièrement — une méthode comparée, dans le compte rendu de l'époque, à celle d'un professeur de conservatoire faisant travailler l'interprétation d'un musicien qui maîtrise déjà sa partition par cœur.
Cette approche laisse une empreinte durable chez ceux qu'il a formés. Le magicien et ventriloque Arthur Tivoli, dans un entretien accordé des années plus tard, cite spontanément James Hodges parmi ses maîtres — non pour la magie à proprement parler, mais spécifiquement pour l'art de la ventriloquie, discipline que Hodges maîtrisait depuis ses propres débuts de marionnettiste dans les cabarets parisiens des années 1950.
Une figure familière des congrès
Au fil des décennies, le nom de James Hodges revient régulièrement dans les comptes rendus de congrès et de galas de magie français, aux côtés de figures comme Gaëtan Bloom, Caroline Marx, Stefan Leshon ou, plus tard, Éric Antoine — avec qui il partage l'affiche « pour le meilleur et pour le rire » lors d'un gala. Cette présence constante, sur plusieurs décennies, dans les programmes des cercles magiques régionaux témoigne d'une reconnaissance qui dépasse largement le cercle fermé des professionnels parisiens qu'il a côtoyés dans sa jeunesse artistique.
Cette double vie — entre les rotatives des journaux populaires et les coulisses des cabarets et congrès magiques — fait de James Hodges un cas assez rare dans l'histoire de la magie française : celui d'un artiste dont la virtuosité s'est autant exprimée par le trait de crayon que par la présence scénique, et dont la contribution la plus durable n'est peut-être pas un numéro précis, mais une méthode de travail sur l'interprétation qu'il a transmise à plusieurs générations.
Un héritage à mettre en perspective
La démarche pédagogique de James Hodges — refuser de séparer technique et présentation, mais choisir délibérément de ne travailler que la seconde — rejoint une question que la littérature magique n'a cessé d'explorer depuis plus d'un siècle. Notre article sur Comment on devient sorcier, consacré aux mémoires techniques de Robert-Houdin, montre à quel point cette exigence de la présentation comme discipline à part entière traverse l'histoire de la magie française, de Robert-Houdin jusqu'aux ateliers de Blois. Sur un registre plus proche du sien — celui du cabaret et de la construction d'un personnage comique —, l'itinéraire d'Otto Wessely, contemporain de James Hodges dans les cercles professionnels parisiens, offre un écho frappant : même génération, même souci de la présentation, même rôle final de mentor discret pour les artistes qui leur succèdent.
Conclusion
James Hodges n'a jamais choisi entre ses talents : il les a tous exercés en parallèle, avec la même exigence. Illustrateur reconnu de la presse populaire française pendant trente ans, artiste de cabaret complet — mime, ventriloque, marionnettiste —, il a fini par se consacrer à la transmission d'un savoir qu'aucun de ses propres numéros n'avait explicitement théorisé de son vivant : celui de la présentation comme art à part entière, distinct de la technique, et tout aussi exigeant qu'elle.