Jean-Eugène Robert-Houdin : comment un horloger a inventé la magie moderne
Un horloger devenu magicien, dont l'obsession pour les rouages et l'électricité a fini par compter davantage dans l'histoire de la prestidigitation que ses propres tours de cartes : voilà le paradoxe au cœur du personnage que l'on présente pourtant comme le père de la magie moderne.
En résumé : Jean-Eugène Robert-Houdin (1805-1871) a transformé la magie de spectacle de foire en art de salon, en habit de soirée, sur la scène de son propre théâtre au Palais-Royal à partir de 1845. Formé comme horloger, il a mis cette rigueur mécanique au service d'automates devenus légendaires et de recherches sur l'électricité, souvent plus poussées que ses recherches proprement magiques. Son influence directe sur des figures comme Harry Houdini ou Christian Fechner, et l'existence aujourd'hui d'un musée qui porte son nom à Blois, mesurent l'ampleur de son héritage.
De l'atelier d'horlogerie au théâtre du Palais-Royal
Contrairement à une idée répandue, Robert-Houdin n'a pas accolé à son nom celui de sa première épouse, Cécile Eglantine Houdin, mais celui de son beau-père, l'horloger parisien Jacques-Nicolas Houdin, chez qui il termine son apprentissage. C'est un geste de reconnaissance envers l'homme qui lui a ouvert les perspectives d'une carrière, tout comme il gardait une estime particulière pour son cousin Jean-Martin Robert, également horloger. L'anecdote est révélatrice : chez Robert-Houdin, la magie n'a jamais été très loin de l'établi.
C'est en 1845 qu'il ouvre son propre théâtre, rue de Valois, dans le quartier du Palais-Royal. La rupture avec ses prédécesseurs est nette. Là où les escamoteurs se produisaient sur les places publiques ou en costume oriental de circonstance, Robert-Houdin choisit l'habit de soirée d'un homme du monde, un décor de salon bourgeois, un ton de causerie plutôt que de boniment. Ses soirées fantastiques attirent une clientèle choisie : on cite parmi les spectateurs de l'époque le joaillier Louis-François Cartier, et Victor Hugo évoque lui-même les tables tournantes dans ses écrits. Cette codification du magicien en gentleman de salon reste, aujourd'hui encore, la grammaire de base de la magie de close-up et de salon.
Cette rupture n'est pas seulement esthétique. En choisissant de ressembler à ses spectateurs plutôt qu'à un personnage exotique, Robert-Houdin déplace l'attention du costume vers le geste et la parole. Le secret n'est plus dans un décor mystérieux mais dans une conversation apparemment anodine, ce qui rend le tour plus troublant encore puisque rien, dans l'apparence de l'artiste, ne semble justifier l'impossible qui se produit sous les yeux du public.
Les automates qui ont fait sa légende
Si un nom reste attaché à Robert-Houdin au-delà des tours de cartes, c'est celui de ses automates. Son pâtissier du Palais-Royal faisait apparaître des pâtisseries à la demande des spectateurs. Son oranger merveilleux, où un oranger fleurissait puis laissait s'envoler des papillons avant de révéler un mouchoir noué autour d'une bague empruntée au public, est resté assez célèbre pour inspirer une séquence du film L'Illusionniste avec Edward Norton. Il conçut également l'un des premiers oiseaux chanteurs mécaniques, doté de vraies plumes et d'un système de soufflerie reproduisant à s'y méprendre le chant du rossignol.
Moins connu : Robert-Houdin a lui-même construit un automate joueur d'échecs, près d'un siècle après le célèbre Turc mécanique du baron de Kempelen qui avait fasciné l'Europe entière. Sa version fut conçue pour la pièce La Czarine, dont la première eut lieu le 30 mai 1868, et fit courir tout Paris selon la presse de l'époque. Le critique Théophile Gautier, dans sa chronique théâtrale, renvoyait alors ses lecteurs vers le texte qu'Edgar Poe avait consacré à l'automate de Kempelen, preuve que la référence était déjà, pour le public cultivé de 1868, une évidence.
Robert-Houdin s'était d'ailleurs penché lui-même sur le mystère du Joueur d'Échecs de Kempelen bien avant de construire sa propre version. Dans ses Confidences, il relaie la théorie, alors répandue, d'un certain Worousky, un Polonais amputé des deux jambes qui se serait dissimulé dans le corps de la machine. L'explication n'était pas la bonne, mais elle montre à quel point le secret de cet automate a occupé plusieurs générations de magiciens avant d'être définitivement percé.
L'horloger qui rêvait d'électricité
Ce que la postérité a le plus négligé chez Robert-Houdin, c'est sans doute l'ampleur de son travail d'horloger et d'inventeur. Certains historiens de la magie estiment qu'il a consacré plus de temps, au fil de sa vie, à l'horlogerie qu'à la prestidigitation elle-même. Il utilise très tôt l'électromagnétisme dans ses tours, avec des effets comme le coffre lourd et léger ou la pendule aérienne, mais poursuit surtout, après avoir quitté la scène, des recherches personnelles sur l'ampoule à incandescence, plusieurs années avant les travaux plus célèbres d'Edison.
Il entretient une correspondance active avec le physicien Léon Foucault, l'inventeur du pendule qui porte son nom. Ses horloges électriques, développées avec les horlogers parisiens Constantin Detouche et Louis Bréguet, lui valent une distinction à l'Exposition universelle de Paris de 1855, pour être parvenu à réduire leur coût de production et donc à les rendre commercialisables. Son fils poursuivra d'ailleurs le métier d'horloger, boutique ouverte rue de Choiseul à Paris.
Son goût pour l'invention pratique ne se limite pas à l'horlogerie de prestige. On lui doit aussi des objets plus modestes, comme un briquet-réveil, ainsi que des applications dans le domaine de l'optique. Cette diversité de centres d'intérêt, menés de front plutôt que les uns après les autres, explique en partie pourquoi les historiens peinent encore aujourd'hui à évaluer précisément la part de temps qu'il a consacrée à chacun de ses domaines de prédilection.
Cette double vie a longtemps brouillé son image auprès des scientifiques de son temps. Robert-Houdin espérait une reconnaissance académique, jusqu'à envisager une candidature à l'Académie des Sciences. Elle ne vint jamais, et il se tourna vers la Société des gens de Lettres, où il fut mieux accueilli en tant qu'homme de lettres, notamment grâce à ses écrits, dont ses Confidences d'un prestidigitateur et le manuel Comment on devient sorcier.
Le Prieuré de Saint-Gervais, une maison à l'avance sur son temps
Retiré de la scène, Robert-Houdin s'installe dans sa propriété du Prieuré, à Saint-Gervais-la-Forêt, près de Blois. Il y poursuit ses expérimentations, notamment en installant des portes qui s'ouvraient seules à l'approche des visiteurs, un système de domotique si en avance sur son époque que certains villageois y voyaient de la sorcellerie plutôt que de la mécanique. La maison recevait régulièrement des savants venus discuter avec lui de ses travaux. Nous reviendrons plus en détail sur ce lieu, ses curiosités et son histoire dans un prochain article.
Une empreinte qui dépasse la France
L'influence de Robert-Houdin déborde largement son propre siècle et son propre pays. C'est en lisant ses mémoires, adolescent, qu'un jeune New-Yorkais nommé Ehrich Weiss décide de devenir magicien et emprunte son nom en hommage, en y ajoutant un « i » : Harry Houdini était né. Cette filiation, plus complexe qu'elle n'y paraît, mérite un article à elle seule tant elle a marqué l'histoire de la magie du XXe siècle.
Plus près de nous, le producteur et collectionneur Christian Fechner, champion du monde de grande illusion en 1976, s'est présenté toute sa vie comme l'héritier spirituel de Robert-Houdin, allant jusqu'à consacrer une somme en plusieurs volumes à ses automates, à son théâtre et à ses soirées fantastiques. C'est en grande partie grâce à son soutien que la Maison de la Magie Robert-Houdin a pu ouvrir à Blois en 1998, aujourd'hui le lieu de référence pour qui veut voir fonctionner, de ses propres yeux, une horloge à mystère ou un automate de sa conception.
Questions fréquentes sur Robert-Houdin
Pourquoi Robert-Houdin est-il appelé le père de la magie moderne ?
Parce qu'il a le premier codifié la magie comme un art de salon présenté en habit de soirée, avec une mise en scène et une narration pensées pour un public bourgeois, rompant avec la tradition des bateleurs et des escamoteurs de rue qui l'avaient précédé.
Robert-Houdin a-t-il vraiment inventé l'automate joueur d'échecs ?
Non, l'automate le plus célèbre en la matière reste le Turc mécanique du baron de Kempelen, conçu en 1770. Robert-Houdin a construit sa propre version près d'un siècle plus tard, pour les besoins d'une pièce de théâtre en 1868, en s'inscrivant consciemment dans cette tradition.
Pourquoi a-t-il pris le nom de Houdin ?
En hommage à son beau-père Jacques-Nicolas Houdin, l'horloger chez qui il a terminé son apprentissage, et non en mémoire de sa première épouse comme le répètent souvent ses biographes.
Où peut-on découvrir l'héritage de Robert-Houdin aujourd'hui ?
À la Maison de la Magie Robert-Houdin de Blois, ouverte en 1998, qui présente notamment ses horloges à mystère et retrace l'histoire de son théâtre et de ses automates.
Ce que la magie doit encore à l'horloger de Blois
Robert-Houdin n'a pas seulement laissé des tours : il a laissé une méthode, celle qui consiste à mettre la rigueur d'un mécanicien au service de l'émotion d'un spectateur. Cette exigence se retrouve chez nombre de ses contemporaines moins connues, comme Bénita Anguinet, qui dirigea elle aussi son propre théâtre de magie à la même époque et dont l'histoire mérite tout autant d'être redécouverte.
Se plonger dans ses écrits ou visiter le Prieuré et la Maison de la Magie reste sans doute la meilleure manière de comprendre pourquoi, plus de cent cinquante ans après sa mort, son nom continue d'ouvrir toutes les biographies sérieuses consacrées à l'histoire de notre art.