Les Récréations mathématiques d'Ozanam : le best-seller qui a décrit le jeu des gobelets

Au début des années 1730, un jeune Jean-Jacques Rousseau veut fabriquer de l'encre sympathique en suivant un livre de récréations scientifiques. La bouteille explose à son visage et l'écrivain reste aveugle plus de six semaines, comme il le raconte dans ses Confessions. Le livre en cause est celui d'Ozanam, l'un des plus grands best-sellers du siècle des Lumières.

Jacques Ozanam (1640-1718) est un mathématicien français, auteur des Récréations mathématiques et physiques, publiées en 1694 et rééditées pendant plus d'un siècle. Pour l'histoire de la magie, ce livre compte parce que son édition de 1723 contient un chapitre sur les « tours de gibecière », ajouté après sa mort, qui donne la première description publiée en français du jeu des gobelets et a servi de référence pendant environ cinquante ans.

Cet article suit l'histoire de ce chapitre, de sa naissance à sa suppression en 1778, d'après l'étude de Thibaut Rioult et Pierre Taillefer publiée dans Le Vieux Papier (n° 428, 2018) et le travail de William Kalush et Stephen Minch sur l'influence d'Ozanam.

Jacques Ozanam, mathématicien et auteur prolifique

Ozanam est admis en 1707, à 66 ans, comme « élève » à l'Académie royale des sciences, puis comme membre associé en 1711. À sa mort, en 1718, Fontenelle, secrétaire perpétuel de l'Académie, lui consacre un éloge. On y apprend sa passion de jeunesse pour le jeu et le rythme singulier de ses occupations : professeur de mathématiques pour les étrangers vivant à Paris en temps de paix, écrivain en temps de guerre.

1694 : des récréations mathématiques, pas encore de magie

En 1694, Ozanam publie en deux tomes ses Récréations mathématiques et physiques, comme complément pédagogique à son Dictionnaire mathématique (1691) et à son Cours de mathématique (1693). Il prolonge une tradition déjà riche, notamment celle des problèmes de Claude-Gaspard Bachet (1612), qu'il cite dès sa préface, et de Jean Leurechon (1624). Cette première édition contient quelques tours mathématiques de divination de cartes, mais aucun véritable tour d'escamotage reposant sur des truquages ou des manipulations.

Le livre connaît un succès immédiat et de nombreuses éditions augmentées. C'est d'ailleurs à sa recette d'encre sympathique que Rousseau se réfère dans l'anecdote qui ouvre cet article. Pour prolonger la piste mathématique, notre article sur la création d'un tour de magie à partir d'un principe mathématique montre comment cette tradition se poursuit.

1723 : le tome quatrième et les tours de gibecière

Cinq ans après la mort d'Ozanam, une édition revue et augmentée paraît en quatre volumes. Les trois premiers portent le nom du « feu M. Ozanam », le quatrième, entièrement nouveau, ne cite aucun auteur. Après des développements sur les phosphores et les lampes perpétuelles, il contient un chapitre sur les tours de gibecière, du nom du sac que les escamoteurs portaient à la ceinture. C'est le seul chapitre abondamment illustré de ce volume : quatorze planches gravées spécialement, dont une planche du jeu des gobelets.

Ce chapitre est d'une grande qualité. Il contient la première description publiée en français du jeu des gobelets, plus complète et plus moderne que les descriptions anglaises antérieures. Un manuscrit du milieu du XVIIe siècle, La Magie du Pont-Neuf, en donne une description encore plus ancienne, mais elle est restée inconnue du grand public jusqu'à son édition récente.

Un auteur profane qui a cherché à comprendre

L'auteur de ces descriptions n'était sans doute pas un professionnel. À propos du tour de la cordelette sur un bâton, il explique qu'il a cherché en vain quelqu'un pour le lui enseigner et qu'il l'a finalement retrouvé par lui-même. Rioult et Taillefer y voient une des raisons de la qualité de l'ensemble : un novice curieux et observateur se fait plus facilement le reflet du répertoire réel des escamoteurs de son temps qu'un professionnel, qui n'aurait peut-être pas révélé toutes les passes du jeu des gobelets. C'est un schéma que l'on retrouve chez Reginald Scot, un non-spécialiste qui avait reçu les confidences d'un escamoteur français pour son chapitre de 1584. Notre article sur le plaidoyer de Reginald Scot revient sur ce livre.

Qui était Martin Grandin, l'éditeur janséniste ?

Le volume de 1723 est attribué dès l'origine à un certain Grandin, que le Journal des sçavans, en 1724, désigne comme éditeur au sens d'éditeur scientifique, par opposition à l'éditeur commercial, Jombert. Il s'agit de Martin Grandin, bachelier en théologie et professeur de philosophie pendant quinze ans au collège de Navarre. Fidèle de Descartes, il a participé en 1737 au concours de l'Académie des sciences sur la nature du feu, remporté par Euler.

Sa carrière s'arrête brutalement en 1739 : opposé à la bulle Unigenitus, il fait partie des jansénistes exclus du collège par lettre de cachet. C'est la dernière fois que l'on entend parler de lui.

Un chapitre de référence pendant cinquante ans

Sept éditions des Récréations, entre 1723 et 1770, contiennent le chapitre, qui reste inchangé d'une édition à l'autre. Comme certaines sortent de la même presse avec des pages de titre différentes, on n'en compte en réalité que quatre tirages distincts. Pendant un demi-siècle, c'est l'ouvrage de référence en français sur l'escamotage.

Son influence dépasse la France. On la retrouve dans plusieurs traités européens du milieu du siècle : Enganos a ojos vistas (1733) de Pablo Minguet en Espagne, I Giochi numerici (1747) de Giuseppe Antonio Alberti en Italie et le Trésor des jeux (1759) de Carlo Antonio en Suisse. Une toile de Philippe Mercier, L'Escamoteur (vers 1720, musée du Louvre), présente le point de vue d'un peintre placé derrière un joueur de gobelets, face à un public bourgeois : elle donne une idée de l'atmosphère des séances de salon à l'époque de la première parution. Cet univers des escamoteurs de foire est aussi celui de notre article sur la magie des fêtes foraines.

1778 : Montucla supprime les tours de gibecière

Après 1770, les Récréations sont sévèrement remaniées par le mathématicien Jean-Étienne Montucla, qui signe la nouvelle édition de 1778 des initiales « M. de C. G. F. ». L'ouvrage est salué par la critique, mais le chapitre sur les tours de gibecière disparaît. Dans sa préface, Montucla qualifie le tome quatrième de pitoyable compilation, sans citer explicitement le chapitre d'escamotage.

Plusieurs explications sont possibles. Montucla voulait sans doute purger l'ouvrage de ses futilités pour le rendre digne de lecteurs savants. La parution, à partir de 1769, des Nouvelles récréations physiques et mathématiques de Guyot a aussi pu reléguer dans l'ombre les anciens tours de Grandin. Rioult et Taillefer avancent enfin une hypothèse plus audacieuse : Grandin était janséniste et Montucla, formé par les jésuites, aurait voulu effacer le travail d'un adversaire religieux et politique.

Ce que l'histoire d'Ozanam apprend aux magiciens d'aujourd'hui

Cette histoire montre qu'un livre de magie écrit par un non-magicien peut devenir la source principale de tout un répertoire, et qu'un texte de référence peut disparaître d'une édition à l'autre pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la magie. Elle rappelle aussi que le milieu des escamoteurs parisiens du début du XVIIIe siècle reste mal connu : Rioult et Taillefer appellent à une enquête plus approfondie pour identifier les artistes qui auraient pu inspirer Grandin. Pour plonger dans cette époque, notre article sur l'un des plus vieux livres de magie en français et le livre Le Paysan de Nord-Hollande, consacré à un illusionniste du XVIIIe siècle, sont deux points d'entrée.

Questions fréquentes sur Ozanam et ses Récréations

Qui était Jacques Ozanam ?

Un mathématicien français (1640-1718), professeur et auteur prolifique, membre associé de l'Académie royale des sciences. Ses Récréations mathématiques et physiques (1694) ont été un best-seller du XVIIIe siècle.

Ozanam est-il l'auteur des tours de gibecière ?

Non. Le chapitre apparaît dans une édition postérieure à sa mort (1723), au tome quatrième, et il est attribué par défaut à l'éditeur scientifique Martin Grandin.

Quel est le plus ancien texte français sur le jeu des gobelets ?

La première description publiée est celle des Récréations de 1723. Un manuscrit du milieu du XVIIe siècle, La Magie du Pont-Neuf, en donne une description plus ancienne, restée inédite jusqu'à son édition en 2015.

Pourquoi Montucla a-t-il supprimé ce chapitre ?

On ne le sait pas avec certitude. Les explications avancées sont la volonté de donner une allure scientifique à l'ouvrage, la concurrence de l'ouvrage de Guyot et, selon une hypothèse plus audacieuse, un conflit entre jésuites et jansénistes.

Un chapitre effacé, une histoire retrouvée

Le chapitre sur les tours de gibecière a disparu des Récréations en 1778, mais il a laissé sa marque dans les traités européens qui l'ont copié. En le relisant aujourd'hui, on découvre un panorama du répertoire des escamoteurs du début du XVIIIe siècle, décrit par un observateur curieux plutôt que par un professionnel du secret.

Retour au blog

Laisser un commentaire

Veuillez noter que les commentaires doivent être approuvés avant d'être publiés.