S.W. Erdnase : qui était vraiment l'auteur du plus grand traité de cartomagie jamais écrit ?

En 1902, un homme publie à Chicago un traité de 200 pages sur la triche aux cartes et la cartomagie. Il le signe d'un nom qui n'existe dans aucun registre d'état civil: S. W. Erdnase. Plus d'un siècle plus tard, malgré les enquêtes de chercheurs et d'historiens de la magie, l'identité exacte de l'auteur du livre techniquement le plus influent jamais écrit sur la manipulation de cartes reste, sur un point au moins, non résolue.

The Expert at the Card Table (titre original: Artifice, Ruse and Subterfuge at the Card Table) est aujourd'hui considéré comme la bible du travail aux cartes, aussi bien pour les tricheurs professionnels que pour les cartomanes. Retourné, le nom Erdnase donne E. S. Andrews. Les recherches menées notamment par Martin Gardner ont identifié l'auteur probable comme Milton Franklin Andrews, un joueur professionnel au parcours violent, mort par suicide en 1905. Mais une question reste entière: qui a réellement rédigé la prose soignée du livre, tant elle semble incompatible avec le niveau d'éducation connu de son auteur supposé.

Ce que contient réellement The Expert at the Card Table

Le livre se divise en deux parties bien distinctes. La première, la plus originale à l'époque, décrit en détail les techniques de triche aux cartes: fausses coupes, faux mélanges, donnes secondes et donnes du bas du talon, culls et empalmages destinés à obtenir un avantage à la table de jeu. La seconde partie, ajoutée pour rendre l'ouvrage plus vendable selon les mots de l'auteur lui-même, adapte ces mêmes principes à la cartomagie: forçages, changes, transformations et tours complets.

Ce qui distingue le livre de tout ce qui avait été publié avant lui, c'est le niveau de détail technique. Là où d'anciens joueurs repentis se contentaient d'évoquer vaguement leurs anciennes combines, Erdnase décrit noir sur blanc la position exacte des doigts, le timing et jusqu'aux erreurs à éviter. Dans sa préface, l'auteur ne cache d'ailleurs pas sa motivation: il ne prétend réformer personne et précise sans détour qu'il a simplement besoin d'argent.

L'anagramme qui a lancé un siècle de traque

Le point de départ de toute enquête sur Erdnase est purement typographique. Lu à l'envers, S. W. Erdnase devient E. S. Andrews. Cette découverte, faite très tôt par les lecteurs du livre, a orienté des décennies de recherches vers un nom qui restait cependant beaucoup trop courant pour être vérifié facilement.

C'est le célèbre vulgarisateur scientifique et spécialiste de la magie Martin Gardner qui a mené l'enquête la plus aboutie sur la question, au milieu du 20e siècle. Ses recherches l'ont conduit jusqu'à Milton Franklin Andrews, originaire de Hartford dans le Connecticut, qui avait quitté le domicile familial très jeune pour devenir l'un des tricheurs aux cartes les plus redoutés du pays.

Milton Franklin Andrews : un tricheur au destin tragique

Le portrait qui se dessine derrière le nom d'Erdnase n'a rien de romanesque. Andrews était, selon les recherches de Gardner, un homme au tempérament violent, recherché par la police comme principal suspect dans le meurtre de Bessie Bouton, l'une de ses nombreuses conquêtes, à Cold Springs dans le Colorado.

En 1905, quand la police de San Francisco a fini par le localiser et forcer sa porte, Andrews s'est suicidé après avoir tué la femme qui vivait alors avec lui. Il avait 33 ans. On sait qu'il a payé un imprimeur de Chicago pour publier son livre en 1901, ainsi qu'un jeune artiste, Marshall D. Smith, pour en réaliser les illustrations, en dessinant ses mains alors qu'il tenait les cartes au-dessus d'une planche recouverte de feutre.

Le mystère qui subsiste : qui a rédigé le texte ?

C'est ici que l'histoire d'Erdnase garde une part d'ombre irréductible. Andrews n'avait jamais fait d'études supérieures, et une longue lettre qu'il a adressée au San Francisco Examiner, dans laquelle il propose de se rendre à la police sous certaines conditions, montre clairement qu'il n'aurait pas pu écrire seul la prose soignée du livre. Quelqu'un d'autre a donc participé à sa rédaction ou à son édition, sans que son identité soit jamais confirmée.

Une hypothèse avancée dans The Man Who Was Erdnase, la biographie de Bart Whaley publiée en 1991 avec l'aide de Gardner, désigne William John Hilliar, un magicien anglais installé aux États-Unis qui rédigeait déjà des ouvrages pour d'autres magiciens comme T. Nelson Downs et Howard Thurston. Mais la question reste, un siècle plus tard, sans réponse définitive.

Pourquoi Dai Vernon considérait ce livre comme sa bible

Peu de magiciens ont autant façonné la réputation d'Erdnase que Dai Vernon, qui connaissait le livre par cœur et en a même publié une édition annotée sous le titre Revelations en 1984. Une seconde annotation approfondie, The Annotated Erdnase de Darwin Ortiz, a suivi en 1991.

Malgré son statut de référence absolue, le livre n'est pas exempt de critiques techniques. Certains spécialistes estiment qu'Andrews décrit volontairement les méthodes les plus difficiles pour certaines techniques, comme la donne seconde ou la donne du bas, plutôt que les versions allégées découvertes depuis. On sait par ailleurs qu'il maîtrisait des techniques qu'il n'a jamais décrites dans l'ouvrage, ayant lui-même été pris en flagrant délit de triche sur un bateau, en utilisant une méthode absente du livre.

Ce qu'un cartomane d'aujourd'hui peut retenir de ce livre

Au-delà du mystère biographique, la valeur durable de l'ouvrage tient à sa discipline d'écriture, transposable à n'importe quelle période :

  • Chaque manœuvre est décrite avec la position exacte des doigts et le timing, plutôt que par une simple description de l'effet obtenu, ce qui explique pourquoi le texte reste exploitable plus d'un siècle après sa publication.
  • L'auteur insiste sur l'uniformité d'action : la même gestuelle doit être utilisée, que la coupe soit vraie ou fausse, pour ne jamais donner de signal extérieur différenciant les deux.
  • Le livre distingue clairement les contraintes du joueur, qui ne peut jamais quitter la table des yeux ni faire un geste inhabituel, de celles du prestidigitateur, qui dispose du patter et de la mise en scène pour couvrir son action.

C'est cette même exigence de propreté technique, plus que la performance spectaculaire, que l'on retrouve dans les routines de cartomagie et de mentalisme d'Ombre et Lumière d'Alexandre Laroche.

Questions fréquentes sur S.W. Erdnase

Qui était S.W. Erdnase ?

Erdnase est le pseudonyme de l'auteur de The Expert at the Card Table (1902). Les recherches de Martin Gardner l'identifient comme Milton Franklin Andrews, un tricheur professionnel né à Hartford, mort par suicide en 1905, bien que l'identité de la personne ayant rédigé le texte reste incertaine.

Pourquoi le pseudonyme "Erdnase" a-t-il été choisi ?

Lu à l'envers, Erdnase se lit E. S. Andrews, ce qui a permis aux chercheurs de remonter jusqu'à un possible Andrews réel derrière le pseudonyme.

En quelle année a été publié The Expert at the Card Table ?

Le livre a été publié pour la première fois en 1901-1902 à Chicago, sous le titre original Artifice, Ruse and Subterfuge at the Card Table.

Le mystère de son identité est-il totalement résolu ?

Non. Si l'identité de Milton Franklin Andrews comme auteur probable est largement acceptée, la question de savoir qui a rédigé ou édité le texte final, dont le niveau littéraire semble incompatible avec l'éducation d'Andrews, reste ouverte.

Quel est le lien entre Dai Vernon et Erdnase ?

Dai Vernon connaissait le livre par cœur et en a publié une édition annotée, Revelations, en 1984, contribuant largement à en faire un texte de référence pour les cartomanes modernes.

Ce qu'il faut retenir de ce livre plus d'un siècle après sa parution

The Expert at the Card Table reste un cas unique dans l'histoire de la magie : un texte technique d'une précision toujours inégalée, signé par un homme dont on connaît la fin tragique mais dont on ignore encore, sur un point essentiel, la véritable contribution. C'est peut-être cette zone d'ombre qui a autant contribué à sa légende que la qualité de son contenu.

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