Yann Frisch : Baltass, la FISM 2012 et la méthode d'un magicien de théâtre

Une tasse, une balle, un pichet d'eau et un jeune homme qui semble ne plus très bien savoir ce qu'il fait là : en 2012, ce numéro de gobelet a fait le tour du monde en quelques semaines. Il a rappelé qu'un classique du close-up pouvait devenir un véritable objet de théâtre.

Yann Frisch est un magicien français né en 1990, formé au jonglage et au clown, champion de France (2010), d'Europe (2011) puis du monde (Grand Prix de close-up à la FISM de Blackpool, en 2012) avec son numéro Baltass. Il a ensuite délaissé la compétition pour écrire des spectacles de théâtre, comme Le Syndrome de Cassandre, Le Paradoxe de Georges ou Personne, où la magie sert de clé pour ouvrir des portes que le théâtre seul n'ouvre pas.

Cet article retrace son parcours, puis s'appuie sur l'entretien qu'il a accordé au podcast « Derrière l'oreille » pour comprendre sa manière de penser un tour, de tenir le spectateur en alerte et de construire un spectacle.

Du cirque du Lido au sacre de Blackpool : le parcours de Yann Frisch

Yann Frisch découvre le jonglage vers neuf ans, puis la magie vers dix ou onze ans. Autodidacte au départ, il intègre l'école de cirque du Lido, à Toulouse, où il travaille aussi le clown. C'est dans ce cadre qu'il crée une première version de Baltass. En 2008, il rencontre Raphaël Navarro, cofondateur de la compagnie 14:20 et figure de la « magie nouvelle ». Il décrit cette rencontre comme décisive : elle lui donne des outils conceptuels et l'élan nécessaire pour passer à l'écriture de spectacles.

Avec ce même numéro, il enchaîne trois titres en trois ans :

  • 2010 : au congrès de la FFAP à Paris, il remporte les principaux prix du concours de close-up et devient champion de France de magie, à tout juste vingt ans.
  • 2011 : il est sacré champion d'Europe.
  • 2012 : il décroche le Grand Prix de close-up aux championnats du monde de la FISM, à Blackpool, et remporte aussi la catégorie salon.

Une vidéo de Baltass dépasse alors le million de vues en une semaine. Il est distingué à nouveau à la FISM 2015 de Rimini (numéro de scène le plus original), co-écrit et interprète Oktobre, créé début 2014, collabore avec le trompettiste Ibrahim Maalouf, puis joue au cinéma dans Les 2 Alfred, film sélectionné au Festival de Cannes en 2020.

Baltass : comment une tasse et une balle ont renouvelé le numéro de gobelet

Baltass repose sur le vieux principe du jeu des gobelets, mais Yann Frisch l'aborde comme un personnage plutôt que comme une technique. On y voit un homme accoudé à une table, fasciné par une tasse métallique et un pichet, qui répète les mêmes gestes jusqu'à l'absurde. Les critiques y reconnaissent un univers proche de Kafka, où la manipulation d'objet, le mime et le burlesque servent une écriture très précise.

C'est cette ambiguïté, entre virtuosité et folie douce, qui a séduit le jury comme le public d'internet. Le numéro illustre un principe que Yann Frisch défendra ensuite dans ses spectacles : la maîtrise technique n'est plus le sujet, elle disparaît derrière l'histoire.

Le spectateur sur le qui-vive : le ressort dramatique de ses spectacles

Dans l'entretien, Yann Frisch explique ce qui l'attire chez un spectateur : qu'il ne sache jamais tout à fait s'il regarde de l'art ou quelque chose qui se passe pour de vrai. Il compare cette sensation à celle d'un jongleur qui rate deux fois son final avant de reprendre ses balles. À cet instant, il ne s'agit plus d'une prestation réussie ou ratée, mais d'un enjeu humain qui dépasse le numéro. Il cherche à recréer cette tension avec la magie, avec le théâtre ou avec les deux, en exploitant ce que le spectacle vivant a de propre : des gens réunis au même endroit, au même moment, sans filet.

Cette recherche du trouble explique la forme de ses créations. Dans Personne et dans Le Paradoxe de Georges, il joue avec les miroirs, les mises en abyme et la frontière entre fiction et réel. Pour Le Paradoxe de Georges, il voulait aussi une adresse proche du stand-up, entre conférence et spectacle, une piste que l'on retrouve chez d'autres créateurs, comme dans la méthode de Jean-Luc Bertrand pour créer un spectacle de stand-up et de magie. Il applique aussi une règle simple : quand un spectacle mêle théâtre et magie, il préfère annoncer le théâtre, pour ne pas décevoir les spectateurs venus chercher uniquement des tours.

« Dis-moi ce que tu veux » : l'improvisation comme outil de magie

Dans Le Syndrome de Cassandre, il invite la salle à lui demander n'importe quoi. Il dit répondre aussitôt à huit propositions sur dix, sans réfléchir, en observant que les demandes des spectateurs sont bien plus restreintes qu'on ne l'imagine. C'est, précise-t-il, le moment du spectacle où il se sent le plus en confiance : l'urgence le force à trouver la réplique juste, et le public est sensible à la sincérité de la première pensée. Pour lui, l'humour, l'improvisation et la répartie sont des outils de magie à part entière, car ils relâchent la tension et renforcent ensuite les effets.

Un bon tour, selon Yann Frisch : l'agencement avant la technique

Interrogé sur ce qui fait un bon tour, il déplace la question. Quand on parle de magie, dit-il, on évoque la dextérité, la psychologie, l'hypnose, parfois la méthode, mais presque jamais la construction de l'effet : la fluidité à l'intérieur de la méthode, ce qu'il appelle l'ergonomie du tour, et ce génie de la simplicité qui reste invisible par nature. Un tour peut, selon lui, se juger avant même d'être joué, comme une histoire sur le papier : certaines sont plus fines, mieux agencées et plus intéressantes que d'autres.

Il en tire trois idées utiles :

  • L'économie est un critère. Il reconnaît le moment où la méthode choisie est à la fois la plus simple et la plus efficace : on ne peut plus descendre plus bas sans perdre l'effet.
  • Le souvenir de l'émotion compte plus que le récit exact. Des spectateurs qui racontent autre chose que ce qu'ils ont vu montrent souvent que l'effet a fonctionné.
  • Le tour et la présentation ne se séparent pas. Il juge obsolète l'opposition entre la magie d'un côté et la présentation de l'autre : le fond et la forme doivent former un seul geste.

Il refuse en revanche l'idée que la magie doive toujours servir un récit. Certains de ses plus grands souvenirs de spectateur sont des tours joués sans discours. Ce dont il se méfie, c'est le réflexe inverse : vouloir ajouter de la magie à une pièce déjà écrite, ce qui donne selon lui un vernis et non une nécessité. Si la question du récit vous intéresse, notre article sur la narration en magie et l'écriture de l'histoire d'un numéro prolonge ces réflexions.

Magie nouvelle, théâtre, écriture : les influences d'un magicien de scène

Yann Frisch est l'un des noms les plus associés à la magie nouvelle, ce courant lié à la compagnie 14:20 qui traite la magie comme un langage artistique à part entière. Il en retient d'abord des outils conceptuels venus de la littérature : la diégèse (les règles propres à un monde fictif) et la métalepse (le passage d'un niveau de fiction à un autre) lui permettent de penser autrement ce que le public juge magique. Il cite aussi Borges pour le trouble, les miroirs et les jeux de labyrinthe, ainsi que le théâtre et le cirque.

Il souligne un autre effet de ce virage : faire entrer la magie dans le théâtre subventionné donne accès à des résidences, à des créateurs lumière, à des constructeurs et à une économie de production qui permettent d'imaginer des spectacles impossibles dans le format d'un numéro de cabaret de quelques minutes.

Enfin, il définit son véritable métier comme l'écriture : la phase où l'on agence, transforme et imagine, où l'on résout des problèmes narratifs ou magiques. Il ne répète pas seul, il travaille devant le public. Le Paradoxe de Georges, joué plus de quatre cents fois au moment de l'entretien, a profondément changé au fil des représentations, et il filme les modifications pour retrouver une réplique improvisée qui a fonctionné. Côté projets, il dit s'intéresser au mentalisme pour fabriquer de vrais enjeux, avec une vraie probabilité que cela échoue, comme chez le jongleur.

Ce que les magiciens peuvent en retenir pour leur propre numéro

  • Juger un tour sur son agencement avant de le juger sur sa technique : la fluidité de la méthode fait partie de l'effet.
  • Chercher un enjeu réel (que se passe-t-il si cela échoue ?) plutôt qu'une simple démonstration de pouvoir.
  • Tester devant du public le plus tôt possible : c'est après la création que le métier s'apprend.
  • Ne pas ajouter de la magie à un texte fini : partir de ce que la magie permet de dire ou de faire ressentir que rien d'autre ne permet.
  • Travailler l'improvisation et le rire comme des outils de magie, pas comme des à-côtés. Notre article sur le magicien-artiste et la construction d'un style personnel va dans le même sens.

Questions fréquentes sur Yann Frisch

Yann Frisch est-il vraiment champion du monde de magie ?

Oui. Il a remporté le Grand Prix de close-up aux championnats du monde de la FISM en 2012, à Blackpool, avec Baltass. Il y a aussi remporté la catégorie salon.

Qu'est-ce que Baltass ?

C'est le numéro qui l'a fait connaître : une relecture burlesque et absurde du jeu des gobelets, avec une tasse, une balle et un pichet, qui mêle magie, mime et jonglage. Il l'a créé pendant sa formation à l'école de cirque du Lido, à Toulouse.

Quels sont les spectacles de Yann Frisch ?

Après Baltass, il a co-écrit Oktobre, puis créé Le Syndrome de Cassandre, Le Paradoxe de Georges et Personne, des spectacles de théâtre où la magie a une place précise dans l'écriture.

Qu'est-ce que la magie nouvelle ?

C'est un courant né en France, associé à la compagnie 14:20 de Raphaël Navarro, qui aborde la magie comme un langage artistique à part entière, en dialogue avec le théâtre, le cirque et la littérature. Yann Frisch en est l'une des figures les plus connues.

Yann Frisch, ou l'art de laisser la technique s'effacer

Le parcours de Yann Frisch montre qu'un titre mondial peut être un point de départ plutôt qu'une fin : Baltass lui a ouvert les scènes, mais c'est l'écriture qui a fait de lui un magicien de théâtre. Pour un magicien professionnel, sa leçon tient en peu de mots : construire le tour avec soin, laisser la technique disparaître et accepter que le public puisse, un instant, ne plus savoir où il se trouve.

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