Ehrlich Brothers : pourquoi ils produisent toute leur technique en interne
En 2012, quand Chris et Andreas Ehrlich décident de partir en tournée pour la première fois, tous les tourneurs allemands auxquels ils s'adressent leur répondent la même chose : la magie ne fonctionne pas en Allemagne, personne ne viendra. Les deux frères empruntent malgré tout l'intégralité du budget, financent eux-mêmes les salles, les bus et l'équipe technique, et partent quand même. Sept ans plus tard, ils remplissent des stades de quarante mille personnes et jouent à guichets fermés au Wembley Arena de Londres. Entre les deux, une méthode de travail très précise, construite sur une règle simple : ne jamais confier à quelqu'un d'autre ce qu'ils peuvent maîtriser eux-mêmes.
La réussite des Ehrlich Brothers repose sur trois choix structurants : une répartition très nette des rôles entre les deux frères plutôt qu'un travail en doublon, une production entièrement internalisée (son, lumière, vidéo, construction des illusions) qui leur donne un contrôle total sur la fiabilité du spectacle, et une méthode de conception qui consiste à se laisser séduire par une idée puis à la remettre en question à froid avant de s'y engager.
Une division du travail pensée pour éviter le conflit créatif
Les deux frères ont appris à leurs dépens, au début de leur collaboration, qu'un projet créatif mené à deux têtes sans répartition claire tourne rapidement au conflit. Ils ont fini par se spécialiser : Andreas prend en charge la conception lumière et la direction musicale du spectacle, Chris passe le plus clair de son temps en atelier à développer les éléments techniques et à trouver comment traduire une idée en dispositif jouable sur scène. La conception des illusions elles-mêmes reste un travail commun, avec des échanges constants entre les deux ateliers.
Cette répartition n'élimine pas les désaccords, les deux frères le reconnaissent volontiers, mais elle évite qu'un désaccord créatif ne se transforme en blocage permanent : chacun garde en dernier ressort la main sur son domaine. C'est une leçon transposable à tout duo ou toute petite équipe artistique qui doit décider vite sans dilapider son énergie en arbitrages permanents.
Dix ans de spectacles d'entreprise avant la première tournée publique
Avant de devenir des noms connus du grand public, les Ehrlich Brothers ont passé plusieurs années à travailler exclusivement pour des entreprises, à l'occasion de soirées d'anniversaire de marque ou d'événements corporate. Ils décrivent cette période comme une véritable école : chaque commande impliquait de concevoir une ou deux grandes illusions inédites par an, avec un cahier des charges imposé par le client, ce qui les a obligés à développer une capacité de création technique rapide et fiable. Plusieurs propositions de télévision leur sont faites dès 2007 et 2008, mais ils les refusent systématiquement, jugeant leur répertoire pas encore assez solide pour l'exposition nationale.
Ce n'est qu'en 2012, une fois convaincus que leur catâlogue d'illusions originales pouvait rivaliser avec les spectacles déjà sur le marché, qu'ils sautent le pas. Cette patience assumée, refuser une exposition médiatique tant que le répertoire n'est pas prêt, tranche avec la tentation fréquente de saisir la première opportunité de visibilité venue.
Pourquoi tout produire en interne plutôt que sous-traiter le son et la vidéo
Un choix technique revient constamment dans leur discours : ne jamais externaliser la production audiovisuelle du spectacle. Contrairement à de nombreuses tournées de grande illusion qui louent une prestation son et vidéo auprès d'un prestataire extérieur, les Ehrlich Brothers construisent et exploitent eux-mêmes l'ensemble de leur dispositif technique. Leur argument est double : le niveau d'exigence appliqué à son propre matériel n'est jamais tout à fait le même que celui délégué à un prestataire, et cette maîtrise leur permet de dimensionner les écrans et le son selon les besoins réels du spectacle plutôt que selon le budget accordé par un promoteur.
Cette internalisation s'accompagne d'une discipline de redondance directement inspirée d'un conseil que leur a donné Uri Geller : toujours prévoir un plan B. Après un spectacle où la projection vidéo est tombée en panne devant plusieurs milliers de spectateurs, ils ont systématisé les circuits de secours sur chaque poste technique critique, jusqu'à prévoir des solutions alternatives pour le son destiné aux spectateurs assis sur les côtés de la scène. Cette exigence rejoint des problématiques que rencontre tout magicien construisant un spectacle technique, un sujet approfondi dans notre article sur comment créer un spectacle de magie.
Tomber amoureux d'une idée, puis la remettre en question à froid
Le développement de leur illusion la plus emblématique, l'apparition d'une moto grandeur nature depuis un immense embalage inspiré d'une boîte d'iPad, illustre leur méthode de conception. Le point de départ n'était pas la moto, mais une autre idée entièrement différente autour d'une apparition dans une fenêtre à rideaux, sur laquelle les deux frères ont travaillé sans interruption pendant environ cinq jours, coupés de leurs téléphones. Au terme de ce sprint créatif, ils ont pris le recul nécessaire pour se rendre compte que le concept ne fonctionnait pas et l'ont abandonné en bloc, malgré le temps déjà investi.
C'est en repartant d'une contrainte simple, trouver un objet universellement reconnu comme impressionnant et jamais encore fait apparaître de manière crédible sur scène, qu'ils sont arrivés à la moto, puis à l'idée d'un packaging géant inspiré des boîtes de produits high-tech. Un principe similaire a guidé leur numéro de rails d'acier tordus à mains nues, où ils ont volontairement cherché un objet plus impressionnant qu'une simple petite cuiller, tout en associant le geste à une émotion précise, l'amour d'un couple du public, plutôt qu'à une simple démonstration de force.
Refuser de se présenter comme dotés de pouvoirs réels
Un point que les deux frères tiennent à clarifier concerne l'éthique de leur présentation. Leur nom de scène signifie littéralement les frères honnêtes, et ils insistent sur le fait qu'ils n'ont jamais présenté leur travail comme un pouvoir surnaturel, contrairement à certains artistes du mentalisme grand public. Ils rapportent avoir reçu, après leurs premières apparitions télévisées, des appels de personnes gravement malades espérant une guérison, ce qui les a confortés dans le choix de toujours présenter leur travail comme un art du divertissement plutôt que comme une capacité réelle.
Cette position rejoint un débat plus large sur la responsabilité des artistes de mentalisme et de grande illusion vis-à-vis d'un public susceptible de prendre certaines présentations au premier degré, une question que l'on retrouve également chez d'autres artistes internationaux dans notre article sur Derren Brown.
Ce qu'un magicien peut retenir de leur modèle
La trajectoire des Ehrlich Brothers tient en une idée directrice : mieux vaut maîtriser un périmètre plus restreint mais totalement en interne que de dépendre de prestataires extérieurs sur les éléments critiques du spectacle. C'est vrai à l'échelle d'une tournée de stade comme à celle d'un spectacle de salon, où la maîtrise complète de son matériel et de ses plans de secours reste le meilleur gage de fiabilité un soir de représentation.
Questions fréquentes sur les Ehrlich Brothers
Pourquoi les Ehrlich Brothers ont-ils autofinancé leur première tournée ?
Parce qu'aucun tourneur allemand n'a accepté de prendre le risque en 2012, convaincu que le public allemand ne se déplacerait pas pour un spectacle de magie. Les deux frères ont emprunté l'intégralité du budget eux-mêmes pour lancer la tournée.
Comment est née l'illusion de la moto sortant d'une boîte géante ?
Après avoir abandonné un tout premier concept sur lequel ils avaient travaillé pendant cinq jours, ils sont repartis du principe d'un objet universellement impressionnant jamais fait apparaître sur scène, et l'ont associé à l'esthétique d'un emballage de produit high-tech.
Pourquoi les Ehrlich Brothers refusent-ils de se présenter comme des voyants ou des guérisseurs ?
Par choix éthique explicite, renforcé par des demandes réelles de personnes malades espérant une guérison après leurs premières apparitions télévisées. Ils présentent systématiquement leur travail comme un art du divertissement.
David Copperfield a-t-il vraiment voulu racheter une de leurs illusions ?
Oui, il a contacté les deux frères pour obtenir les droits de leur illusion de l'oranger qui pousse en direct sur scène. Ils ont finalement décliné l'offre pour garder cette création dans leur propre spectacle.