Faire léviter des objets : comment l'entreprise Lévita en a fait un métier
Une montre à 400 000 dollars qui manque de s'envoler à travers une boutique de Singapour. Dix-sept couronnes royales, dont celle de l'impératrice Joséphine, suspendues dans les airs pendant un mois à Londres sous l'œil de Sotheby's. Derrière ces scènes se trouve une entreprise belge, Lévita, fondée par Philippe Bougard et Clément, un ancien étudiant vétérinaire qui n'a jamais exercé. En résumé, faire léviter un objet ne relève pas seulement d'un secret technique : c'est avant tout un travail d'ingénierie, de mise en scène et de gestion de projet, mené aujourd'hui par une équipe de 17 personnes dont seulement trois magiciens de formation. Ce qui suit détaille comment cette entreprise est née, pourquoi la lévitation fascine autant le public, et quelles missions l'ont amenée des salons automobiles jusqu'aux salles d'exposition de Sotheby's.
De la magie de close-up à l'entreprise Lévita
Avant de fonder Lévita, Clément et Philippe Bougard dirigeaient Indiaire, une agence de magie corporate et promotionnelle. Leur première collaboration remonte à un DVD de magie avec les cartes, « Fucking Coin », sorti au congrès FISM de 2012, un titre suffisamment provocateur pour leur valoir d'être exclus de l'événement. C'est le succès grandissant d'un projet de lévitation d'objets, développé en parallèle et financé par les revenus d'Indiaire, qui a poussé Clément à s'y consacrer à temps plein à partir de 2017. Un an plus tard, sur les conseils d'un investisseur qui jugeait le risque du projet trop élevé pour rester logé dans la structure existante, Lévita devient une société indépendante. L'entreprise compte aujourd'hui un siège à Liège, ainsi que des bureaux à Shanghai et entre Paris et Londres.
Pourquoi la lévitation fascine autant le public
Contrairement à une disparition ou à une apparition, qui se jouent en un instant qu'un spectateur inattentif peut manquer, la lévitation dure. On peut la regarder aussi longtemps qu'on le souhaite, ce qui change complètement son pouvoir sur le public. Clément décrit un effet qu'il continue lui-même de ressentir au quotidien : des objets lévitent en permanence dans les bureaux de l'entreprise, et il lui arrive encore de s'arrêter plusieurs minutes pour les observer. Il rattache ce pouvoir d'attraction à un rêve ancestral partagé par l'humanité, celui de voler, que l'on retrouve dans les mythes et la littérature de toutes les cultures. Selon lui, « il y a ce truc hyper attractif, hyper hypnotisant » dans le simple fait de voir un objet flotter, même quand on connaît le mécanisme qui le permet.
Clément cite lui-même deux souvenirs fondateurs : la première fois qu'il a vu David Copperfield voler sur scène, et une prestation en direct à Las Vegas du magicien américain Rick Thomas faisant léviter un partenaire, une expérience qui l'a marqué malgré sa connaissance du métier.
L'art de rendre l'impossible crédible
Former une équipe majoritairement composée d'ingénieurs, de designers et de commerciaux, sans formation magique préalable, à concevoir des effets crédibles est, selon Clément, l'une des réussites dont il est le plus fier. Il rattache cette exigence à une phrase attribuée au magicien et metteur en scène français Étienne Saglio, selon laquelle le travail d'un créateur d'illusions commence précisément là où un effet semble impossible aux yeux du public. Concrètement, cela signifie que chaque nouveau projet ne se limite pas à faire flotter un objet : il faut aussi que la mise en scène, l'éclairage et le contexte rendent cette impossibilité indiscutable pour un spectateur qui cherche activement le mécanisme.
Des montres de luxe aux couronnes royales
Les missions les plus marquantes de Lévita illustrent l'ampleur qu'a pris ce savoir-faire. Lors du lancement d'une montre à 400 000 dollars dans une boutique de Singapour, une nuit entière de réglages de dernière minute a bien failli se solder par une pièce projetée à travers le magasin. Plus tôt dans l'histoire de l'entreprise, le roi des Belges avait été l'une des premières personnes, en dehors de l'équipe, à découvrir un prototype rudimentaire : une grenouille en peluche flottant au-dessus d'une couronne en carton. Trois ans plus tard, la maison Sotheby's confiait à Lévita la lévitation de dix-sept couronnes royales authentiques, dont celle de l'impératrice Joséphine, pour une exposition d'un mois à Londres, un moment que Clément décrit comme l'un des plus émouvants de sa carrière.
Ces réalisations expliquent en partie pourquoi Lévita compte aujourd'hui parmi ses clients des maisons appartenant aux trois grands conglomérats du luxe, LVMH, Richemont et Kering, dont Dior, Louis Vuitton, Cartier, Bulgari ou Van Cleef & Arpels, ainsi que des marques comme Adidas ou Hublot. Ce positionnement rejoint directement ce que ce blog détaille dans Magie corporate et luxe : comment percer auprès des grandes maisons (LVMH, Vuitton, Cartier...) : dans ce segment de marché, la technique seule ne suffit jamais à décrocher un compte, il faut aussi une fiabilité d'exécution et une capacité à gérer un projet complexe, souvent testé selon des normes industrielles. Un contrat à Tokyo a ainsi exigé que l'installation résiste aux normes locales de résistance sismique et supporte 200 000 cycles d'utilisation avant tout signe d'usure.
Les coulisses moins glamour de la télévision
Toutes les prestations de Lévita ne se déroulent pas dans des conditions idéales. Une apparition sur un télé-crochet, sans rideau pour masquer les préparatifs et avec des répétitions menées devant le public déjà installé en studio, a laissé un souvenir amer à Clément : selon lui, ce format privilégie systématiquement le plan pensé pour le public à la maison, au détriment des conditions nécessaires à un effet de magie réussi. Cette expérience illustre une tension bien connue des magiciens professionnels : la télévision impose ses propres contraintes de production, qui ne coïncident pas toujours avec celles d'un numéro de scène pensé pour un public en salle.
Un rêve ancien avant d'être une entreprise
La lévitation n'a pas attendu Lévita pour fasciner le public de magie. Dans une conférence donnée à la Fondation Juan March, le magicien espagnol Juan Tamariz range la lévitation parmi les thèmes fondateurs de l'art magique, aux côtés de la prédiction, de la guérison et de l'évasion. Dans les années 1960, le magicien allemand Richardi Junior en a fait l'un des piliers de ses grands numéros de cabaret, tandis que l'école allemande des grandes illusions, portée plus tard par des artistes comme Siegfried et Roy, en a poursuivi l'héritage sur des scènes toujours plus spectaculaires. Une affiche ancienne représentant le magicien américain Harry Kellar faisant léviter une femme, comme celle proposée dans cette reproduction Harry Kellar - Lévitation, rappelle à quel point cet effet a traversé plus d'un siècle d'histoire de la magie avant d'atterrir dans une boutique de joaillerie parisienne.
Une concurrence entre drones et art contemporain
Lévita n'est pas seule sur ce créneau. L'entreprise allemande R-Stage propose une approche différente, fondée sur des drones et des ballons gonflés à l'hélium, utilisée par exemple pour faire flotter une réplique de voiture dans un parc à thème inspiré de Harry Potter, avec une autonomie limitée à une dizaine de minutes. De son côté, le collectif d'art allemand Drift Studio a fait léviter un imposant bloc de béton factice, dans une démarche plus proche de l'installation artistique que de l'effet de magie commercial. Cette diversité d'approches montre que la lévitation d'objets grand format est devenue un terrain de recherche technique à part entière, à la croisée de la magie, de l'ingénierie et de l'art contemporain.
Questions fréquentes sur la lévitation d'objets
Comment fait-on léviter un objet sur scène ?
Les entreprises spécialisées comme Lévita combinent des principes mécaniques éprouvés avec un important travail de mise en scène, d'éclairage et de conception sur mesure. Les détails techniques précis restent, comme pour tout secret de magie, non divulgués publiquement par les professionnels du secteur.
Qui a fondé l'entreprise Lévita ?
Lévita a été fondée par Philippe Bougard et Clément, deux Belges qui dirigeaient auparavant l'agence de magie corporate Indiaire, avant de faire de la lévitation d'objets une société indépendante en 2018.
Quelles marques font appel à des spécialistes de la lévitation comme Lévita ?
Des maisons de luxe appartenant aux groupes LVMH, Richemont et Kering, ainsi que des marques comme Adidas ou Hublot, ont fait appel à Lévita pour des lancements de produits ou des installations événementielles.
La lévitation en magie a-t-elle un lien avec la lévitation étudiée en physique ?
Non : la lévitation magnétique ou acoustique étudiée en laboratoire concerne des phénomènes physiques réels mais très contraints, alors que la lévitation présentée en spectacle de magie repose sur des principes de mise en scène et d'ingénierie propres à l'art de l'illusion, indépendants de ces recherches scientifiques.
Ce que le succès de Lévita raconte sur la magie d'entreprise aujourd'hui
Le parcours de Lévita illustre une évolution plus large de la magie professionnelle : un effet classique, hérité de plus d'un siècle d'histoire, peut devenir le socle d'une entreprise à part entière lorsqu'il est industrialisé, testé selon des normes strictes et proposé comme une expérience de marque plutôt que comme un simple numéro. Pour un magicien semi-professionnel ou professionnel qui envisage de se spécialiser sur un seul effet, l'exemple de Lévita rappelle qu'une idée forte, poussée jusqu'au bout de ses possibilités techniques et commerciales, peut ouvrir des marchés bien au-delà de la scène traditionnelle.