Jules de Rovère magnétiseur : l'autre vie cachée du premier prestidigitateur
Dans ses Mémoires, Robert-Houdin crédite un certain Jules de Rovère d'avoir inventé le mot « prestidigitateur ». Pendant près de deux siècles, c'est à peu près tout ce que l'on savait de cet homme. Mais l'histoire de Jules de Rovère ne s'arrête pas à cette invention lexicale : elle bascule, vers le milieu du XIXe siècle, dans une seconde vie beaucoup plus trouble.
Après avoir bâti sa réputation dans les années 1820 et 1830 comme l'un des prestidigitateurs les plus en vue de Paris, Jules de Rovère abandonne progressivement l'escamotage pour se réinventer en magnétiseur prétendant guérir les malades par le « magnétisme animal ». Ce tournant est documenté par une vingtaine d'ouvrages qu'il publie sur le sujet, plusieurs procès pour annonces de guérison trompeuses, et une disparition finale si floue que la date de sa mort reste, encore aujourd'hui, inconnue.
Un aristocrate orphelin devenu artiste de foire
Jules de Rovère naît en 1797 dans des circonstances dramatiques. Son père, Joseph de Rovère, député montagnard à la Convention puis membre du Conseil des Anciens, est arrêté lors du coup d'État du 18 fructidor an V et condamné à la déportation en Guyane. Il meurt de fièvre à Sinnamary quelques jours seulement avant la naissance de son fils, pendant que sa mère tente en vain de le rejoindre en traversant l'Atlantique.
Émanipé précocement à 16 ans pour gérer un important patrimoine familial (incluant l'ancien château du marquis de Sade à Lacoste), puis orphelin à 19 ans, Jules de Rovère abandonne le parcours tout tracéde son rang social pour prendre la route avec une nouvelle ambition : devenir prestidigitateur. Sa première séance attestée date du 4 septembre 1818, sous le nom de scène « M. Jules », au sein d'une troupe d'acrobates à l'Ambigu-Comique.
De M. Jules au premier prestidigitateur de l'histoire
C'est sous le nom de « M. Rovère » que l'artiste construit sa réputation durant les années 1820, avec un répertoire de physique amusante qui séduit le public parisien. Contemporain et fournisseur du même marchand de trucs que Robert-Houdin, le père Roujol, il popularise le terme qui allait durablement remplacer celui d'escamoteur. Cette invention lexicale et ses débats d'attribution sont détaillés dans notre article sur l'origine du mot prestidigitateur.
C'est également durant cette période que Jules de Rovère développe son cabinet et ses démonstrations, dont certaines aérostatiques, qui font sa renommée jusqu'à son entrée dans plusieurs sociétés savantes françaises et anglaises. Le livre Jules de Rovère, le premier prestidigitateur retrace en détail cette première carrière et le répertoire complet de ses illusions.
Le tournant du magnétisme animal
Vers le milieu du siècle, quelque chose change. Jules de Rovère ne présente plus ses expériences comme des tours d'adresse, mais comme des démonstrations d'un « magnétisme » censé soulager les maux et permettre des facultés comme la vision à distance. Il fonde même un « Institut Polytechnique » pour enseigner ce qu'il appelle les « notions anti-mystiques de magnétisme minéral et animal ».
Dans son ouvrage Fiction et réalité, il décrit ses propres protocoles expérimentaux avec un vocabulaire scientifique. Une jeune femme, Rosalie Lecointe, est placée sur un isoloir électrique puis « magnétisée » sans contact, uniquement par le regard. Le procédé emprunte la forme de la démonstration scientifique tout en l'appliquant à un phénomène que la science de l'époque ne validait déjà plus. Ce grand écart entre rigueur apparente et prétention guérisseuse est ce qui rend le personnage si particulier pour un historien de la magie : l'homme qui avait fait sa réputation sur l'aveu de l'artifice se met, quelques années plus tard, à revendiquer un pouvoir réel.
- Près de vingt ouvrages publiés sur le magnétisme animal, contre aucun sur la prestidigitation
- Des « tableaux » pédagogiques lithographiés pour son Institut Polytechnique, datés vers 1850
- Un périodique, L'Écho des patriotes démocrates, mêlant magnétisme et engagement politique
Des procès à répétition pour guérisons trompeuses
Cette nouvelle carrière ne se fait pas sans accroc. En 1852, Jules de Rovère est condamné à une amende symbolique d'un franc pour avoir annoncé des guérisons trompeuses par le magnétisme, la première d'une série de procès. À chaque fois, le tribunal statue qu'il ne peut être condamné sur ce fondement puisqu'il ne prescrit aucun médicament à ses patients, une nuance juridique qui lui permet de continuer ses démonstrations d'« électro-magnétisme animal et minéral » malgré les condamnations.
L'avocat Jules Favre rédige même une note de défense à son sujet la même année. Quelques années plus tôt, en juillet 1849, Jules de Rovère avait déjà connu un séjour en prison de six semaines, cette fois comme « prévenu politique », témoignant de l'engagement démocrate qui traverse toute cette période de sa vie, en écho lointain à l'engagement révolutionnaire de son propre père.
Une disparition qui reste un mystère pour les historiens
La fin de vie de Jules de Rovère est aussi floue que ses débuts étaient documentnés. En 1868, un journal gallois annonce une conférence intitulée Fiction and Reality donnée par un « Jules Rovère » installé à Newport. Puis, en janvier 1873, un article de La Gironde décrit une soirée à Bordeaux mêlant prestidigitation et magnétisme, où l'artiste, en endormant des spectateurs dans le public, fait une chute sur scène.
Si ces documents sont bien exacts, Jules de Rovère aurait alors 76 ans, un âge avancé mais pas impossible pour continuer à se produire. Une autre hypothèse, tout aussi plausible, est qu'un fils portant le même prénom aurait repris le nom de scène de son père après la retraite artistique de ce dernier. Faute d'acte de décès retrouvé à ce jour, la question reste ouverte pour de futurs chercheurs.
Ce que la double vie de Jules de Rovère raconte de la magie de salon
L'itinéraire de Jules de Rovère éclaire une tension qui traverse toute l'histoire de la prestidigitation du XIXe siècle : celle entre l'artiste qui revendique l'artifice comme un art, et le charlatan qui prétend posséder un pouvoir réel. Le même homme qui avait contribué à donner un nom digne à la prestidigitation comme discipline a fini par brouiller lui-même la frontière qu'il avait aidé à tracer.
Pour un magicien ou un mentaliste contemporain, cette histoire garde une résonance particulière : elle rappelle à quel point la manière de présenter un numéro, comme artifice assumé ou comme pouvoir réel, engage une responsabilité différente vis-à-vis du public, hier comme aujourd'hui.
Questions fréquentes sur Jules de Rovère
Jules de Rovère a-t-il vraiment inventé le mot « prestidigitateur » ?
C'est en tout cas ce qu'affirme Robert-Houdin dans ses Mémoires, et Jules de Rovère est bien l'un des premiers à populariser ce terme dans les années 1820. Le détail de cette invention et des débats qui l'entourent fait l'objet d'un article dédié sur ce blog.
Pourquoi Jules de Rovère a-t-il abandonné la prestidigitation ?
Les raisons exactes de cette transition restent mal documentées. Ce que l'on sait, c'est qu'à partir des années 1840, il se consacre presque exclusivement à des démonstrations de magnétisme animal qu'il présente comme réelles plutôt que comme des tours.
A-t-il été condamné pour ses pratiques de magnétisme ?
Oui, à plusieurs reprises à partir de 1852, pour avoir annoncé des guérisons trompeuses. Les tribunaux ont cependant toujours limité ces condamnations à des amendes symboliques, faute de preuve qu'il prescrivait des médicaments.
Quand et où est mort Jules de Rovère ?
Sa date de décès reste inconnue. La dernière trace documentée le concernant date de janvier 1873 à Bordeaux, mais il pourrait s'agir d'un fils portant le même prénom ayant repris son nom de scène.