Le Paysan de Nord-Hollande : l'enquête qui démasque un illusionniste fantôme du XVIIIe siècle

Hiver 1747. Sur la rive gauche de la Seine, la Foire Saint-Germain vient d'ouvrir. Dans les colonnes des Affiches de Paris, entre les programmes de l'Académie Royale de musique et ceux de la Comédie-Française, un nouvel arrivant se fait annoncer : le fameux Maître Paysan de Nort-Hollande. Il promet un arbre qui pousse, fleurit et fructifie sous les yeux du public, un oiseau tué puis ressuscité, un automate qui devine les pensées. Deux siècles et demi plus tard, son identité restait un des mystères non résolus de l'histoire de la magie.

Le Paysan de Nord-Hollande était le nom de scène utilisé à Paris en 1747, 1751 et 1753 par un illusionniste itinérant d'Amsterdam, Jan Jacob van Zuyker, connu ailleurs en Europe sous les alias de Mr Zucker en Angleterre, von Zuyker en Allemagne et le Maître Polonais aux Provinces-Unies. En croisant les annonces des journaux français, les registres de foires néerlandais, une affiche-programme londonienne et un procès-verbal de police parisien, on peut aujourd'hui relier ces identités éparpillées à un seul et même homme, actif sur les scènes foraines d'Europe pendant près de trente ans.

Un répertoire de trente tours retrouvé grâce à un archiviste

C'est à l'archiviste français Émile Campardon que l'on doit la redécouverte du personnage. À la fin du XIXe siècle, en compilant des articles de journaux et des registres fiscaux pour ses Spectacles de la foire (1877), il tombe sur les deux publicités parisiennes consacrées au Paysan. La première, publiée en février 1747, détaille sept tours. La seconde, insérée en février 1751, en détaille vingt-quatre : la réapparition d'une bague empruntée dans des boîtes gigognes, un œuf qui s'anime, un poulet rôti qui se remet à marcher, et surtout un pot à fleurs philosophique duquel surgit un arbre qui pousse, fleurit et produit des fruits comestibles en quelques minutes.

Ce tour de l'arbre merveilleux a une importance particulière pour l'histoire de la magie. Un siècle et demi plus tard, Harry Houdini le cite dans son essai polémique sur Robert-Houdin pour démontrer que le célèbre tour de l'Oranger merveilleux n'était pas une invention du magicien français, mais la continuation d'une tradition déjà établie, entre l'Anglais Fawkes dans les années 1720 et l'Italien Pinetti dans les années 1780. Le livre Le Paysan de Nord-Hollande de Jules Metge retrace l'ensemble de cette enquête.

Le tour a également marqué l'un des spectateurs les plus célèbres de l'illusionniste : le philosophe Jean-Jacques Rousseau, qui évoque dans ses Lettres écrites de la Montagne avoir vu vingt fois le Paysan allumer sa chandelle avec son couteau.

La fausse piste allemande de Kurt Volkmann

La question de l'identité du Paysan semblait pourtant réglée depuis longtemps. Dès le début du XXe siècle, la redécouverte au musée de Nuremberg d'une gravure de 1757 détaillant le répertoire d'un « Nord-Holländischen Kunst-Meister » a conduit l'historien allemand Kurt Volkmann à l'associer à deux artistes peu connus, Johann-Antoni Barth et Gottlieb Riediger. Plusieurs ouvrages généraux sur l'histoire de la magie ont depuis repris cette attribution.

Le problème, c'est qu'aucune trace de Barth n'a jamais été retrouvée en France, et que le seul « Rédigé » qui s'est produit à Paris y est arrivé au moins quinze ans après l'apparition du Paysan à la foire Saint-Germain. La ressemblance de répertoire entre la gravure de Nuremberg et les annonces parisiennes est réelle, mais elle ne suffit pas à identifier les artistes : elle prouve seulement qu'un même fonds de tours circulait chez plusieurs illusionnistes germanophones de l'époque.

Mr Zucker, l'indice retrouvé à Londres

La piste la plus solide vient d'ailleurs : d'une affiche-programme de 1761, aujourd'hui conservée à la bibliothèque Lewis Walpole de Yale, annonçant le spectacle londonien d'un certain Mr Zucker. En comparant les seize tours détaillés sur cette affiche avec les vingt-quatre tours du programme parisien de 1751, dix correspondent presque mot pour mot, jusque dans les tournures de phrase utilisées pour décrire le tour du pigeon décapité par l'ombre.

Mr Zucker apparaît pour la première fois à Londres en mai 1759, en provenance de Berlin, avec deux automates joueurs de flûte. Il revient en 1761 avec un nouvel instrument, le Lyrichord, puis expose à partir de l'automne un petit cheval savant originaire de Courlande. Rien dans son parcours anglais ne semble le relier à la Hollande, à une exception près : en mai 1761, parmi une série de métamorphoses costumées qu'il propose à son public (un Turc, une Amazone, un Calabrais), Zucker se change un instant en « paysan hollandais ».

Van Zuyker, le Maître Polonais d'Amsterdam

Cet indice mène vers les registres de foires des Provinces-Unies, où l'on retrouve un certain Jan Jacob van Zuyker, orthographié tour à tour Socker, Zoeker, Suycker ou Zuijker selon les documents. Habitant reconnu du Reguliersgracht à Amsterdam, il tourne pendant vingt-cinq ans entre La Haye, Delft, Haarlem, Leyde et Rotterdam, où il présente des tours d'escamotage, des automates et des expériences d'électricité.

Aux Pays-Bas, van Zuyker n'est jamais associé au Paysan de Nord-Hollande. Il y est connu sous un autre alias : le Maître Polonais. Un document d'état civil de 1770 confirme d'ailleurs son origine réelle : il serait né à Dantzig, dans l'actuelle Pologne. Nord-Hollandais à l'étranger, Polonais chez lui, van Zuyker jouait déjà, bien avant l'ère moderne du personal branding, sur des identités différentes selon son public.

  • Le même tour de l'arbre merveilleux (« pot à fleurs philosophique ») dans les annonces de 1745 et 1747
  • Les mêmes trois automates (un Bacchus, un Marchand-Drapier salzbourgeois, une Paysanne du Tyrol) dans les registres danois et un procès-verbal parisien
  • Le même tour du pigeon décapité par l'ombre, décrit à Hambourg en 1748 et à Paris en 1751

La preuve qui manquait : un procès-verbal de police parisien

La preuve décisive dormait pourtant depuis toujours dans l'index de Campardon lui-même, mais classée à la lettre Z plutôt qu'à l'entrée du Paysan. En juin 1751, un « Jean-Jacques Van Zuiker, faiseur de tours d'adresse » porte plainte devant un commissaire parisien après que deux spectateurs ivres ont endommagé les pièces mécaniques de son spectacle. Les trois automates cités dans sa déposition, un Bacchus, un Tyrolien et un Drapier, sont exactement ceux que van Zuyker présentait aussi à Copenhague et à Leeuwarden.

Van Zuiker est donc bien à Paris en juin 1751, la même année où le Paysan de Nord-Hollande se produit à la foire Saint-Germain puis à la foire Saint-Laurent. Un second document achève de sceller l'identification : le journal intime d'un étudiant néerlandais de passage à Paris en 1753, qui note avoir vu le spectacle de « celui qu'on appelle en Hollande le paysan polonais et ici le Nord-Hollandais ». Les deux pseudonymes, pour ce témoin, désignaient sans ambiguïté le même homme.

Ce qu'il faut retenir pour authentifier un personnage de scène ancien

Au-delà de la seule identité de van Zuyker, cette enquête illustre une méthode transposable à d'autres recherches sur des illusionnistes du XVIIIe siècle. Le pseudonyme d'un artiste forain de l'époque n'était jamais fixe : il variait selon le pays, la langue et parfois la saison. Ce qui reste stable, en revanche, c'est le répertoire précis, les formules publicitaires reprises presque mot pour mot d'un pays à l'autre, et les objets matériels, comme des automates identifiables par leur description.

C'est ce faisceau d'indices matériels, plutôt qu'un seul document isolé, qui permet de relier un personnage de scène à une personne réelle. Le costume de paysan lui-même, loin d'être une simple traduction littérale d'un terme allemand comme le supposaient certains historiens, semble avoir fonctionné comme un véritable personnage théâtral : à la manière d'un Arlequin ou d'un Hanswurst, incarné justement quand l'artiste tourne loin de chez lui, là où le décalage géographique donne son sens au costume.

Questions fréquentes sur le Paysan de Nord-Hollande

Qui était vraiment le Paysan de Nord-Hollande ?

Il s'agissait très probablement de Jan Jacob van Zuyker, illusionniste originaire de Dantzig installé à Amsterdam, actif sur les scènes foraines d'Europe entre les années 1740 et sa mort en 1773. Il utilisait ce pseudonyme spécifiquement lors de ses tournées à l'étranger.

Pourquoi son nom changeait-il selon les pays ?

Van Zuyker adaptait son personnage de scène à chaque public : Maître Polonais à Amsterdam, Paysan de Nord-Hollande à Paris, Mr Zucker à Londres. Le décalage géographique du costume semble avoir été la clé de son efficacité théâtrale, un peu comme un Arlequin ou un Hanswurst incarnés loin de leur région d'origine.

Le tour de l'arbre merveilleux du Paysan a-t-il inspiré l'Oranger de Robert-Houdin ?

Houdini citait justement le Paysan de Nord-Hollande pour démontrer que l'illusion de l'arbre qui pousse et fructifie existait bien avant Robert-Houdin, dans une tradition remontant au moins aux années 1720 avec l'Anglais Fawkes.

Comment a-t-on pu authentifier un personnage disparu depuis 250 ans ?

En croisant plusieurs types de sources indépendantes : annonces de presse françaises, néerlandaises, allemandes et anglaises, registres municipaux de foires, affiches-programmes conservées dans des collections publiques, et un procès-verbal de police retrouvé aux Archives nationales.

L'histoire du Paysan de Nord-Hollande rappelle à quel point l'identité scénique d'un magicien, hier comme aujourd'hui, peut être une construction aussi élaborée que ses tours eux-mêmes.

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