Uri Geller contre Pokémon : le procès du tour de cuillère
Il y a des procès qui semblent sortis d'un scénario absurde, et qui sont pourtant bien réels. En novembre 2000, un mentaliste mondialement connu pour tordre des cuillères par la seule force de sa pensée a assigné en justice l'un des plus grands studios de jeux vidéo au monde, réclamant 100 millions de dollars de dommages et intérêts. Son adversaire : un petit renard psychique jaune, armé d'une cuillère tordue, appelé Kadabra au format international.
Le mentaliste le plus célèbre du XXe siècle
Depuis le début des années 1970, cet artiste a construit toute une carrière internationale autour d'un seul geste : plier une cuillère en métal sans effort apparent, par la seule concentration. Le procédé lui-même appartient depuis longtemps au répertoire classique de la magie et n'a rien de mystérieux pour un magicien professionnel, mais sa mise en scène, elle, a suffi à en faire une star mondiale des plateaux télé dans les années 1970-1980, entourée d'une aura de pouvoirs psychiques réels qu'il n'a jamais officiellement démentie.
Cette ambiguïté assumée a nourri des légendes parfois vertigineuses. Une enquête de la BBC a ainsi rapporté qu'il aurait aidé l'armée israélienne à brouiller les radars égyptiens lors du raid d'Entebbe en 1976, en utilisant ses prétendus pouvoirs psycho-cinétiques — une affirmation que les historiens de l'aviation militaire ont depuis largement réfutée, les C-130 israeliens ayant simplement volé à basse altitude pour éviter la couverture radar. Interrogé sur le sujet, l'intéressé a toujours cultivé le flou : « si un scientifique dit que mes pouvoirs ont mis KO les radars, ce n'est pas moi qui le dis », aurait-il déclaré à la presse britannique. Une stratégie de communication redoutable, qui explique en partie pourquoi Nintendo allait, vingt ans plus tard, se retrouver dans le viseur de son avocat.
Quand un Pokémon lui ressemble un peu trop
Dans la première génération de Pokémon, sortie au Japon en 1996, figure un petit renard psychique jaune equipé d'une longue queue en forme de croix. Son nom japonais et sa gestuelle signature — il plie des cuillères grâce à ses pouvoirs psy — renvoient de manière à peine voilée au personnage public du mentaliste. La ressemblance n'est pas anodine : au Japon, ce type de personnage à pouvoirs psychiques puisant dans l'imaginaire occidental des années 1970-1980 était une référence culturelle largement partagée.
Pour l'artiste, la coupe est pleine. Il porte plainte contre Nintendo, estimant que le studio s'est approprié sans autorisation son image, son geste signature et jusqu'à la sonorité de son propre nom pour construire ce personnage, sans jamais lui demander son accord ni le rémunérer.
100 millions de dollars et une défaite judiciaire
La plainte, déposée auprès de la justice américaine, réclame la coquette somme de 100 millions de dollars pour atteinte à l'image et usage non autorisé de sa gestuelle. Mais le tribunal tranche en faveur de Nintendo : la ressemblance, aussi frappante soit-elle pour le grand public, ne suffit pas à caractîriser juridiquement une appropriation illicite d'image. Le mentaliste perd son procès. Vingt ans plus tard, en 2020, il publiera même un message d'excuses publiques au sujet de cette affaire — un geste rare pour un homme dont toute la carrière repose sur l'affirmation inflexible de ses prétendus pouvoirs.
Ce que révèle cette affaire sur le droit et la magie
Au-delà de son côté cocasse, cette histoire illustre une tension bien connue des professionnels de l'illusion : la difficulté à faire reconnaître juridiquement la propriété d'un geste, d'une image de scène ou d'une signature artistique. Un tour de magie, aussi identifiable soit-il auprès du public, n'est protégé par le droit d'auteur que dans sa mise en scène précise — jamais dans son principe générique. Tordre une cuillère par la pensée est un effet appartenant au domaine public de la magie depuis des décennies ; en revendiquer la paternité exclusive face à un studio de jeu vidéo japonais relève, juridiquement, d'un pari perdu d'avance.
L'anecdote a aussi valeur de leçon médiatique : à l'ère des réseaux sociaux, l'affaire aurait sans doute connu une tout autre ampleur virale. Elle reste aujourd'hui un cas d'école cité avec amusement dans les cercles de magiciens comme de joueurs, où se croisèrent, l'espace d'un procès, l'univers feutré du mentalisme de scène et celui, très sérieux, du contentieux de la propriété intellectuelle.
Une leçon pour les magiciens d'aujourd'hui
Pour les professionnels de la scène, l'épisode reste instructif : construire son identité artistique autour d'un geste ou d'un accessoire emblématique — aussi puissant soit-il pour la notoriété — n'offre en pratique que très peu de recours juridique si ce geste appartient déjà au répertoire commun de la discipline. La véritable protection, pour un mentaliste ou un magicien, tient moins dans l'effet lui-même que dans la construction scénique et narrative qui l'entoure — ce qui, en définitive, ne s'imite jamais aussi facilement qu'un geste.