L'automate joueur d'échecs : l'histoire du Turc mécanique de Kempelen

Un meuble en érable, un mannequin en turban assis derrière un échiquier, et pendant près de soixante-dix ans, l'Europe entière puis l'Amérique persuadées d'assister à la première machine pensante de l'histoire. L'automate joueur d'échecs de Kempelen n'a jamais su jouer aux échecs. Il a fait bien mieux : il a fait douter les plus grands esprits scientifiques de son siècle.

En résumé : le Joueur d'Échecs, surnommé le Turc mécanique, est un automate construit en 1770 par le baron hongrois Wolfgang von Kempelen. Présenté comme capable de battre n'importe quel adversaire humain, il a en réalité dissimulé un joueur d'échecs de chair et d'os pendant toute sa carrière, de la cour de Vienne jusqu'à sa destruction dans un incendie à Philadelphie en 1854. Son secret n'a été percé qu'au début des années 1820, après avoir trompé des souverains, des savants et jusqu'à l'écrivain Edgar Allan Poe.

Un pari lancé à la cour de Vienne

L'histoire commence par un moment de vanité. En 1769, Wolfgang von Kempelen, conseiller des finances de l'empereur d'Autriche et directeur des salines de Hongrie, assiste à la cour de Vienne à une démonstration de « jeux magnétiques » présentée par un Français du nom de Pelletier devant l'impératrice Marie-Thérèse. Dans la conversation qui suit, Kempelen laisse échapper qu'il se sent capable de construire une machine dont les effets seraient bien plus surprenants. L'impératrice le prend au mot et lui arrache la promesse de s'y atteler sans délai.

Kempelen tient parole. En six mois, il achève un automate qui dépasse tout ce que la cour avait vu jusque-là. Présenté à Vienne en 1770, le Joueur d'Échecs suscite immédiatement des transports d'admiration qui le rendent célèbre dans toute l'Europe. Ce n'est pourtant pas la première prouesse mécanique de Kempelen : on lui doit aussi une figure parlante capable d'articuler des mots, ainsi que la grande cascade artificielle du château de Schönbrunn. Mais c'est bien l'automate joueur d'échecs qui lui vaut de passer à la postérité.

Un mécanisme pensé pour tromper l'œil, pas pour jouer

La présentation de l'automate est un modèle de mise en scène. Kempelen fait rouler devant le public un meuble d'environ un mètre de large sur soixante centimètres de profondeur, surmonté d'une figure grandeur nature habillée à la turque, tenant une longue pipe de la main gauche. Avant chaque partie, il ouvre méthodiquement toutes les portes du meuble, l'une après l'autre, éclaire l'intérieur à la bougie et fait glisser les vêtements du mannequin pour dévoiler son torse rempli de rouages. Un spectateur du XVIIIe siècle, Charles Gottlieb de Windisch, qui a laissé la toute première description écrite de l'automate en 1773, résume l'effet produit : convaincu au premier regard qu'un enfant se cachait dans le meuble, il n'a rien trouvé « qui eût pu recéler le volume de mon chapeau ».

Une fois les portes refermées, l'automate joue réellement, de la main gauche, un défaut de conception dont Kempelen expliquait qu'il n'avait pas prévu de le corriger une fois le travail trop avancé. Il incline la tête deux fois pour annoncer échec à la dame, trois fois pour échec au roi, et grommelle lorsqu'un adversaire tente un coup irrégulier. Sa prouesse la plus spectaculaire reste sa capacité à résoudre, seul, le problème du cavalier : faire parcourir à cette pièce les soixante-quatre cases de l'échiquier sans jamais repasser deux fois par la même case, un casse-tête que les mathématiciens ne résoudront officiellement qu'en 1839.

Le secret que personne n'a percé pendant cinquante ans

Les théories les plus folles circulent pendant des décennies. Certains, comme l'auteur Henri Decremps, qui voit l'automate à Paris en 1783, imaginent un nain dissimulé derrière la robe du Turc. D'autres évoquent un enfant, ou un système de « jeux magnétiques » actionné à distance, théorie défendue par l'ingénieur Joseph Friedrich von Racknitz. Jean-Eugène Robert-Houdin lui-même, qui construira sa propre version de l'automate près d'un siècle plus tard, relaie dans ses Confidences l'histoire d'un certain Worousky, un Polonais amputé des deux jambes qui se serait glissé dans le corps de la machine, une explication séduisante mais tout aussi inexacte que les précédentes.

La vraie solution ne sera reconstituée qu'à partir de 1821, grâce aux observations minutieuses de témoins comme l'ingénieur britannique Robert Willis, puis Sir David Brewster et surtout l'écrivain américain Edgar Allan Poe, qui consacrera à l'automate un essai resté célèbre, traduit en français par Charles Baudelaire. Le principe repose sur un jeu de compartiments coulissants : le petit compartiment gauche, présenté comme entièrement rempli de rouages, dissimule en réalité un espace vide suffisant pour un homme accroupi, invisible derrière les mécanismes visibles à la lueur de la bougie. Une cloison mobile permet à l'opérateur de se glisser d'un compartiment à l'autre à mesure que Kempelen, puis ses successeurs, ouvrent et referment les portes dans un ordre savamment chorégraphié. Un joueur d'échecs de haut niveau, dissimulé à l'intérieur, dirigeait alors le bras du mannequin à l'aide d'un système de leviers, en suivant la partie à travers la mousseline qui recouvrait la poitrine du Turc.

De Vienne à l'Amérique : près de soixante-dix ans de tournées

L'automate change plusieurs fois de mains au fil de sa carrière. Impressionné lors d'une rencontre, Frédéric II de Prusse en fait l'acquisition, avant que la machine, une fois son secret quelque peu éventé, ne finisse remisée près de trente ans dans un garde-meuble à Potsdam. C'est la présence de Napoléon à Berlin qui, indirectement, sort le Joueur d'Échecs de l'oubli : racheté par le mécanicien Maelzel, inventeur du métronome, l'automate reprend la route. Il affronte même, selon une anecdote plusieurs fois racontée par les historiens, l'empereur en personne au château de Schönbrunn.

Maelzel confie la direction interne de l'automate à une succession de joueurs de haut niveau : Boncourt à Paris, Lewis à Londres, puis Jacques François Mouret, qui avait enseigné les échecs à la famille de Louis-Philippe et dont cinquante parties jouées par l'automate furent publiées à Londres en 1820. Une tournée n'est pas sans incident : dans une ville d'Allemagne, un prestidigitateur local, jaloux du succès de l'automate, perce le secret de l'opérateur caché et crie au feu en pleine représentation pour semer la panique. Seul Maelzel garde son sang-froid et met la machine à l'abri derrière un rideau.

En 1825, après avoir été présenté à la duchesse de Berry et à toute la cour de France, Maelzel embarque l'automate pour les États-Unis. La direction interne est alors confiée à un joueur alsacien, Schlumberger, qui affronte notamment l'écrivain Edgar Allan Poe à plusieurs reprises à Richmond. Maelzel meurt en mer en 1838, lors de la traversée de Cuba à Philadelphie, peu après la mort de Schlumberger, emporté par la fièvre jaune. Vendu aux enchères pour régler les dettes de son propriétaire, l'automate termine sa carrière au musée chinois de Philadelphie, où il est détruit le 5 juillet 1854 dans l'incendie qui ravage le théâtre national voisin.

Un mythe si puissant qu'on l'a ressuscité en carton-pâte

La destruction de 1854 n'a pas suffi à éteindre la légende. Un siècle plus tard, en 1956, un mentaliste du nom de Sanas affirme posséder le véritable automate de Kempelen, sauvé selon lui des décombres du château de Schönbrunn en 1945 par un ancien soldat, puis restauré pendant dix ans par un certain Guy Bert. L'affaire fait grand bruit dans la presse et jusqu'à la tour Eiffel, où l'appareil est exposé devant des champions d'échecs venus se faire photographier avec lui.

L'historien de la magie Didier Morax a depuis reconstitué l'envers du décor : Sanas avait lui-même fabriqué de faux documents d'authentification, jusqu'à falsifier un ouvrage ancien de Windisch pour y insérer une gravure de sa fabrication imprimée sur un papier d'époque. Quant à l'automate lui-même, il ne s'agissait en réalité que d'une grande illusion préexistante, commercialisée au début du siècle sous le nom de « la tête sans corps », dans laquelle une personne dissimulait son corps derrière des tringles orientables pendant que ses bras animaient le buste du faux joueur d'échecs. Que la supercherie ait aussi bien fonctionné, plus d'un siècle après Kempelen et malgré une presse et des champions d'échecs bien plus avertis que le public du XVIIIe siècle, en dit long sur la fascination durable exercée par cette histoire.

L'héritage jusque chez Robert-Houdin

La légende du Turc mécanique n'a jamais quitté le petit monde de la prestidigitation. Près d'un siècle après sa création, Jean-Eugène Robert-Houdin construit sa propre version de l'automate pour la pièce La Czarine, dont la première a lieu le 30 mai 1868. Le critique Théophile Gautier, dans sa chronique théâtrale, renvoie alors ses lecteurs vers le texte que Poe avait consacré à l'automate de Maelzel, preuve que la référence allait déjà de soi pour le public cultivé de l'époque. Notre article sur Jean-Eugène Robert-Houdin et la naissance de la magie moderne revient plus en détail sur cette version française du mythe et sur les recherches en électricité et en automatismes que Robert-Houdin poursuivra ensuite au Prieuré de Saint-Gervais-la-Forêt.

L'histoire ne s'arrête pas là. C'est très probablement en observant la reprise de cet automate joueur d'échecs, remonté un an plus tôt pour La Czarine, que le fils de Robert-Houdin, Émile, trouve l'inspiration pour créer son propre automate truqué, fonctionnant à l'air comprimé et remplaçant l'échiquier par un jeu de dominos, plus populaire auprès du public de l'époque. D'une cour impériale viennoise à un théâtre parisien du Second Empire, la mécanique du secret a traversé un siècle sans jamais vraiment changer de principe : ce n'est jamais l'automate qui joue, c'est toujours quelqu'un qui joue à travers lui.

Questions fréquentes sur l'automate joueur d'échecs

Qui a inventé l'automate joueur d'échecs ?

Le baron hongrois Wolfgang von Kempelen, conseiller des finances de l'empereur d'Autriche, qui l'a construit en six mois et l'a présenté à la cour de Vienne en 1770.

Comment fonctionnait réellement le Turc mécanique ?

Un joueur d'échecs de haut niveau se dissimulait à l'intérieur du meuble, en se déplaçant entre plusieurs compartiments à mesure que l'opérateur ouvrait et refermait les portes devant le public, puis dirigeait le bras du mannequin à l'aide d'un système de leviers.

Que reste-t-il de l'automate original aujourd'hui ?

Rien : il a été détruit dans un incendie à Philadelphie le 5 juillet 1854. Une réplique frauduleuse, présentée comme l'original par le mentaliste Sanas, a circulé en France dans les années 1950 avant d'être démasquée.

Robert-Houdin a-t-il vraiment construit le même automate ?

Non, il a construit sa propre version, près d'un siècle plus tard, pour les besoins de la pièce La Czarine en 1868, en s'inscrivant consciemment dans la tradition ouverte par Kempelen plutôt qu'en la reproduisant à l'identique.

Ce que le Turc mécanique dit encore de la magie aujourd'hui

Deux siècles et demi après sa première apparition à Vienne, l'automate joueur d'échecs reste sans doute l'un des exemples les plus purs de ce qui fait la force de la magie : convaincre un public entier, savants compris, qu'une chose impossible se déroule sous ses yeux. Sa véritable prouesse n'a jamais été de jouer aux échecs, mais de faire tenir cette illusion pendant près d'un siècle, puis de la faire renaître un siècle plus tard sous une forme nouvelle. Pour les passionnés d'histoire de la magie qui veulent prolonger cette plongée dans les figures et les secrets du XIXe siècle, les biographies de Jules de Rovère, à l'origine du mot « prestidigitateur », et de Dominique, le roi du bluff, grande figure du music-hall du XXe siècle, offrent deux autres portraits de cette même époque où la magie et la mise en scène du secret ne faisaient qu'un.

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