Les secrets d'une des plus grandes magiciennes

 

Ionia, la magicienne aux onze affiches : Charles Greene raconte son incroyable enquête

Elle n’a exercé la magie que pendant quelques années. Pourtant, plus d’un siècle après ses dernières représentations, ses affiches continuent de fasciner les collectionneurs et les passionnés d’histoire de la magie.

Dans une nouvelle vidéo de Détours de Magie, Charles Greene III revient sur le destin singulier d’Ionia et sur l’enquête internationale qu’il a menée pour reconstituer sa vie.

Une enfance au cœur de la magie

De son vrai nom Clémentine de Vere, Ionia naît à Bruxelles au XIXe siècle dans une famille d’artistes.

Son père, Charles de Vere, est une figure importante de la magie européenne. Il possède notamment des boutiques de magie à Londres, Bruxelles et Paris. Sa mère, Julia Ferret — connue sur scène sous le nom d’Okita — présente quant à elle un numéro d’inspiration japonaise à travers l’Europe et la Russie.

La jeune Clémentine grandit ainsi entourée de magiciens, de comédiens, d’animaux de spectacle et d’accessoires mystérieux. Plusieurs membres de sa famille se produisent déjà sur scène, à commencer par sa sœur Élise de Vere, devenue une véritable vedette à Paris.

La magie n’est donc pas simplement un divertissement pour Ionia : elle constitue son environnement familial, son éducation et probablement la voie la plus naturelle pour gagner sa vie.

Quatre années pour entrer dans l’histoire

La carrière magique d’Ionia est étonnamment courte. Charles Greene la situe principalement entre 1909 et 1913, soit environ quatre années.

Elle présente néanmoins des spectacles particulièrement ambitieux. Selon les circonstances, Ionia peut se produire avec une troupe de six ou sept personnes, de grandes illusions et différents animaux. Mais elle est également capable d’adapter son numéro à des scènes plus modestes.

Cette polyvalence s’explique sans doute par son apprentissage familial. Grâce à son père, elle dispose d’un accès privilégié aux techniques et aux appareils de magie. Grâce à sa mère et à ses sœurs, elle connaît aussi les exigences du théâtre, de la mise en scène et de la vie itinérante.

Ionia semble donc avoir été aussi à l’aise dans une production spectaculaire que dans une représentation plus légère. Une faculté d’adaptation indispensable à une époque où les artistes devaient constamment voyager et composer avec des salles très différentes.

Les affiches qui ont sauvé son nom de l’oubli

Si Ionia reste connue aujourd’hui, c’est avant tout grâce à ses affiches.

Charles Greene raconte avoir découvert son visage en 1976 dans 100 Years of Magic Posters, un ouvrage de Charles et Regina Reynolds. Au centre du livre figurait l’une des compositions les plus emblématiques de la magicienne : Ionia y apparaissait entourée d’un serpent et de créatures fantastiques.

L’image provoque immédiatement chez lui une question toute simple : qui était cette femme ?

À ce jour, seulement onze affiches d’Ionia ont été formellement identifiées. Certaines sources anciennes laissent pourtant entendre qu’un nombre beaucoup plus important aurait été produit. D’autres exemplaires dorment-ils encore dans des collections privées ou des fonds d’archives ? Pour Charles Greene, la recherche est loin d’être terminée.

Une enquête dispersée dans le monde entier

Reconstituer l’existence d’Ionia s’est révélé particulièrement difficile.

Les informations concernant la famille de Vere ne sont pas conservées dans un lieu unique. Elles sont dispersées entre plusieurs pays et rédigées en anglais, en français, en russe, en polonais ou encore en suédois. Il faut consulter des livres, des revues anciennes, des archives publiques et des collections privées pour assembler progressivement les pièces du puzzle.

Le projet de livre prend véritablement forme pendant la pandémie de Covid-19. Alors que les déplacements sont limités, la numérisation des archives permet paradoxalement à Charles Greene d’accéder à de nombreuses ressources internationales depuis chez lui.

Son enquête le conduit également au Harry Ransom Center d’Austin, au Texas. Cette institution conserve un fonds considérable consacré à l’histoire du spectacle et de la magie, notamment autour de Houdini. Or celui-ci entretenait des relations avec Charles de Vere.

Charles Greene y découvre des photographies inédites de Julia Ferret et de Charles de Vere Junior, ainsi que des échanges de lettres entre Houdini et la famille de Vere. Ces documents permettent notamment de mieux comprendre les visites de Houdini au domicile familial de Rosny-sous-Bois.

Pourquoi Ionia a-t-elle disparu de sa propre histoire ?

L’un des aspects les plus étonnants de cette enquête est qu’Ionia semble avoir elle-même contribué à effacer son passé de magicienne.

Après avoir quitté la scène, Clémentine de Vere épouse un prince et adopte une nouvelle identité sociale. Les personnes qui la connaissent durant cette seconde partie de son existence ignorent parfois tout de sa carrière artistique et de ses origines familiales.

Charles Greene a ainsi dû démontrer que la princesse connue de certains témoins était bien la même personne que la mystérieuse magicienne représentée sur les affiches.

Sa vie ne se résume donc pas à une carrière de quatre ans. Elle traverse plusieurs milieux, plusieurs pays et plusieurs identités. C’est précisément cette trajectoire, avant et après la magie, qui rend son histoire si fascinante.

Ionia a-t-elle inventé le sac à changement ?

Ionia n’aurait pas seulement été une interprète. Certaines sources lui attribuent également l’invention du change bag, connu en français sous le nom de sac à change.

Cet accessoire permet de faire apparaître, disparaître ou transformer différents objets. Il est encore utilisé aujourd’hui sous de nombreuses formes.

Cette attribution reste difficile à établir avec une certitude absolue. Elle paraît néanmoins cohérente avec l’environnement dans lequel Ionia a grandi. Fille d’un fabricant et marchand d’accessoires de magie, elle avait accès dès son enfance à de nombreux mécanismes et pouvait facilement expérimenter de nouvelles combinaisons.

Ses programmes mentionnent d’ailleurs plusieurs effets de transformation susceptibles d’avoir employé cet accessoire.

Redonner leur place aux femmes dans l’histoire de la magie

Pour Charles Greene, l’histoire d’Ionia rappelle surtout que les femmes ont toujours participé au développement de la magie.

Elles ont été interprètes, vedettes, créatrices de numéros et parfois inventrices. Pourtant, leur travail a souvent été peu documenté. Le manque de livres, de photographies ou de témoignages ne signifie pas qu’elles étaient absentes : il révèle plutôt les angles morts de l’histoire qui nous a été transmise.

Retracer la vie d’Ionia permet donc de faire réapparaître une artiste oubliée, mais aussi de porter un nouveau regard sur toute une époque.

Lire, chercher et prendre le temps de s’émerveiller

À la fin de l’entretien, Charles Greene adresse un conseil aux magiciens : fréquenter les bibliothèques et lire des livres.

Ces ouvrages permettent de découvrir des techniques, mais aussi les parcours des artistes qui ont construit notre art. Ils nourrissent l’imagination d’une manière différente des contenus immédiatement consommés sur les réseaux sociaux.

Selon lui, un tour de magie devrait laisser au spectateur le temps de s’interroger. Il faudrait pouvoir y penser pendant un jour, une semaine ou un mois avant d’en découvrir éventuellement le secret. Cette attente fait partie intégrante de l’émerveillement.

Charles Greene recommande également de fréquenter les boutiques spécialisées et les communautés de magiciens. Dans sa jeunesse, ses visites chez Tannen’s, à New York, lui ont permis d’observer des figures comme Harry Lorayne, David Roth ou Sol Stone. Ces rencontres lui ont montré qu’une vie consacrée à la magie était réellement possible.

Une histoire qui ne demande qu’à être poursuivie

Il reste probablement beaucoup à découvrir sur Ionia. De nouvelles affiches, des photographies ou des correspondances peuvent encore sommeiller dans des bibliothèques et des collections privées.

Le travail de Charles Greene montre que l’histoire de la magie n’est pas figée. Elle se reconstruit document après document, parfois à partir d’une simple image aperçue dans un livre.

Et si Ionia continue de nous fasciner aujourd’hui, ce n’est pas uniquement grâce à la beauté de ses affiches. C’est aussi parce que derrière cette silhouette spectaculaire apparaît progressivement une femme insaisissable : enfant de la balle, magicienne, inventrice et princesse, passée en seulement quelques années de la lumière de la scène au silence des archives.

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